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Perugia par Cinthi

Je le suis, ombre en pardessus, les deux ailes du trench coat qui battent. Je le suis sous les arches de l’obscurité quand il pénètre les rues, d’un pas ballant, longues étapes ou saccades de réverbère en réverbère, de coudées de chemin en tranchées vives dans le décor. Il m’emporte de son pas, régulier, au travers des nuits de Perugia. Il ignore ma silhouette, ma face laminée dans les pierres plates du sol de la ville. Je me fonds dans le mouvement de sa propre démarche. Je disparais, je reviens, je fais le mur et puis le trou, me dissipe et me rabats, soufflets refermés selon l’accord aux néons des soleils de la nuit.

Il me tire à lui, me pousse, me chasse, me respire et lentement m’expire parfois, me projetant sur les hautes façades anciennes. A sa suite, discrète, prolongation mutine de son corps très rond, je sautille et danse, ventre plat entre les constructions de sa ville.

C’est un être absorbé, vêtu d’un Burberry, chaque saison froide mais le plus longtemps qu’il pourra tenir ainsi emmitouflé. C’est sa vie d’avant qui veut ça, sa vie d’homme de la pluie qu’un rien de soleil rend méfiant et âpre à dévêtir. Il sort la nuit, longtemps après tous les clients mous de la passagieta, quand la ville n’appartient plus qu’au vent, au vent cru, laveur de poussières et de papiers abandonnés. Je le suis, il me tire sous ses semelles craquantes. Il fourre ses mains dans ses poches, me rendant massive boule de noir juste à la cheville de l’oiseau nocturne qu’il incarne.

Il a ouvert la porte principale de sa maison ; il a descendu les paliers très vite. Soudain tout lui devient urgent, pressé, rapide. Il est 5 heures. Il remonte l’escalier du vieil aqueduc, prend les venelles encore allumées, et resserrant dans son poing à hauteur du cou les découpes élimées de son manteau, il file, une cigarette au bec pour rejoindre la grande place, la piazza du IV Novembre.

Elle sera vide, pâleur bleutée de la nuit, avec son gros loukoum enfariné, palazzo de Priori et la fontaine gardée par ses flèches empoisonnées. Il longera la rue, son pas précis marquant les secondes et ses pensées, pour rejoindre le promontoire, le petit envol de pierre dans le circuit supérieur de la ville.

Là, il va respirer, moi encore mince et fluette juste derrière lui. Il va contempler les entassements des bâtisses qui s’enroulent en grappes sur les flancs de la colline, sans même en prendre conscience, comme on caresse un animal si présent qu’on n’y songe plus. Il va lever les yeux encore, tirer sur sa Lido, lentement, en prenant son temps, comme si ce petit feu tenu à bout de lèvres, allait faire signal et que là-bas un soleil complice l’attendait. Moi, derrière, je sentirai venir le moment de m’étendre, de tirer mes formes à la longue paille d’une aube qui va s’enflammer.

Il suivra alors quelques minutes durant, le doigt nicotineux de la lumière qui frôlera la pierre. Il attendra, une main sur le parapet que cela le réchauffe et reconduise son droit de vivre… Il ne s’assied jamais, c’est un rendez-vous d’assassins, furtif, obligatoire, rituel de serial Early Bird. Ici s’effondre la nuit comme il vient de tuer encore entre ses pages, quelque innocent de la ville de Perugia.

Il descendra, satisfait de n’avoir rien manqué du spectacle, prendra la passe vide et moi poursuivie désormais. Toujours cette même ruelle qui descend en pente douce vers l’arc étrusque d’Auguste, et là juste de l’autre côté, il s’assiéra dans ce bar tôt ouvert, où se rejoignent, comme lui, les laborieux trafiquants de la nuit, pour y faire leurs ablutions dernières avant que de tourner le dos à la lumière, au bruit poussiéreux d’une ville vendue aux touristes et aux marchands de chocolat.

Nous remonterons, moi aussi épuisée de ce parcours, me sachant vouée à la portion la plus congrue sous la chaleur et le zénith de l’Ombrie. Ce sera le petit matin tranquille où circulent des triporteurs emplis de fruits et de parfums. Il aura faim, mangera un gâteau trempé dans une goutte d’arabica bien sucré. Il lira que le Giro se fera sans Gimondi peut-être. Cela le fera rêver d’efforts et de puissance solaire. Il regardera sa montre, l’heure de transpirer et donc de s’éclipser dans la chambre au carrelage blanc de son appartement, d’y clore les volets et d’escamoter la journée, cette tranche de vie où l’on ne peut tuer en toute discrétion. Son polar attendra le soir et l’ombre.

Michael Dibdin* ne sait pas qui se promène dans les heures chaudes, entre des tables de terrasses et des marchands de glace, avec des chapeaux de paille ou des lunettes trop sombres. Il ne sait pas, tandis qu’il dort, quelles belles gueules de meurtriers roués ou d’anges malmenés errent ainsi en plein jour , comme si l’Italie avait libéré sous caution de bonheur sa part d’ombre.**

Texte : Anna Jouy
Image : Cinthi@
Notes :
* http://fr.wikipedia.org/wiki/Michael_Dibdin
** http://fr.wikipedia.org/wiki/Meurtre_de_Meredith_Kercher