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Am Bahnhof in Peking

Dans la  pénombre,  Alexandre Ivanovitch Trigubov essaya de nouer sa cravate devant le miroir, mais il n’en était plus capable.  Il était de mauvaise humeur.

Derrière son dos, le plafond gris, fissuré çà et là, émettait une lumière morne qui était trop faible pour le grand séjour. La lueur se reflétait sur les boutons en cuivre du lit et tombait sur les murs – mais seulement jusqu’à mi-hauteur – le reste de la tenture en ocre, fanée, se cachant dans le crépuscule.

Le tapis noir avec des dessins rouges était usé près de la porte et devant l’armoire. Sa valise ouverte et désordonnée, avec ses chemises et sous-vêtements pendus en dehors, se trouvait sur une banquette basse devant son lit. Il n’avait pas pu retrouver rapidement ce qu’il y cherchait.

Alexandre Ivanovitch fit une nouvelle tentative, en vain. Il laissa pendre les deux bouts noirs, mit ses mains dans ses poches et s’approcha de la fenêtre. La nuit était tombée. Le ciel clair, noir était parsemé d’étoiles. Un lourd parfum de fleurs montait des acacias en bas.

Le printemps était arrivé tôt et avait apporté une chaleur inattendue qui s’élevait encore des rues aussi poussiéreuses que pendant l’été. De l’arrière du haut mur de la ville des Tartares, à moins de cent mètres de son hôtel, venaient les bruits de la gare où il était arrivé ce matin. Une locomotive, déchargea sa vapeur lentement, en intervalles, des coups rapides contre l’acier – signe du départ imminent d’un train -, des voix et des cris, le dernier  reniflement de la machine qui s’accéléra lentement. Et puis, le silence total.

L’emplacement hors des murs ne pouvait guère être nommé une gare. C’était plutôt un terminus, quelque chose ressemblant un cours d’eau s’enlisant au bord aride d’un désert. Chaque jour arrivait une demi-douzaine de trains au bout des deux quais qui délivraient lentement un courant de voyageurs, absorbés bientôt par les rues étroites de la banlieue chinoise, évanouis dans l’activité fiévreuse des colporteurs et des commerçants.

Entre les murs se trouvait une ville : il y a plusieurs décennies encore le centre d’un empire qui s’appuyait depuis la nuit des temps sur les restes d’une gloire fanée. Une ville, somnolente sous l’ombre de ses arbres, autour des toits jaunes et verts de ses temples et palais pendant l’été, aux prises des vents glaciaux du désert de Gobi pendant l’hiver, obscurcie par les tempêtes de poussière au printemps, et émettant pendant la canicule une odeur puante de ses pores, qui semblait d’indiquer une fin, une décomposition.

Alexandre Ivanovitch regarda par-dessus les arbres, au ciel, puis en bas vers la rue. Près d’un lampadaire,  attendaient trois coolies de pousse-pousse. L’un d’eux s’appuyait contre un arbre, les mains croisées sur sa poitrine, un autre était accroupi à la bordure, en fumant confortablement une longue pipe au petit bol en argent et le troisième fouilla sous ses vêtements, probablement à la recherche de vermine.

De temps en temps, il entendait le son guttural mais mélodieux de la langue du Nord. Les hommes paraissaient très contents, éloignés de leur vie pauvre quotidienne, ils ressemblaient plutôt à des nomades de steppes sous un libre ciel estival, qu’à des paumés dans une ville de millions d’habitants.

Trigubov les regarda avec un sentiment de jalousie. En mettant son doigt dans son col,  il rentra vers le miroir, en soupirant. La chemise amidonnée le gênait : le col était trop étroit.

Il attendait l’arrivée de Fjodor Efremovich, l’homme qui était la cause de son mal-être, dans un quart d’heure.

Trigubov était venu à Pékin plutôt par hasard que par le besoin. Il aurait pu signer le contrat à Shanghai et rentrer par le bateau suivant. Mais Fjodor Efremovitch, qu’il n’avait pas vu depuis longtemps, avait insisté. Déjà ce matin, ne prenant guère le temps pour lui souhaiter la bienvenue,  il l’avait exhorté à l’accompagner vers des festivités ce soir. Trigubov avait accepté sans enthousiasme, pour ne pas offenser son ami.

Il n’aimait pas les fêtes et les colonies d’émigrés russes encore moins.

(à suivre)

F.C. Terborgh,  Diaspora, en cinq épisodes  (1954, nouvelle conçue à Pékin, mai 1942). Traduction du néerlandais par Jan Doets.