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Rickshaw Blog

Peu après le début du siècle, quand il était encore jeune, Alexandre Ivanovitch quitta la Russie et – après quelques années de pérégrinations – s’établit à Brisbane.

Les circonstances lui avaient été favorables et déjà depuis longtemps il était un homme aisé, vivant le plus souvent à l’intérieur de l’Australie dans une ferme de moutons bien rentable, séparé de son voisin le plus proche par un voyage d’une journée.

Les années de la Grande Guerre s’étaient écoulées sans affecter outre mesure son existence. La Russie était grande et loin et l’Europe plus loin encore ; et un conflit sur un autre continent lui était complètement égal.

Ses ancêtres étaient déjà des pionniers, travaillant aux bords des steppes asiatiques, le regard fixé vers l’Est, partenaires dans une exploitation et expansion continues. La liberté qu’il avait cherchée – après des conflits de famille – dans des lieux lointains, il aurait pu la trouver aussi plus près de chez lui, mais rien ne le liait au monde rigide et bourgeois de l’Europe, qu’il ne comprenait pas.

Il avait sympathisé avec la révolution de 1917, au début, par ressentiment, par satisfaction de voir que des formes de vie qui l’avaient importuné auparavant étaient éliminées. Seulement après plusieurs années, quand les nouveaux dirigeants eurent jeté leurs masques, il s’était rendu compte de la réalité. Il avait commencé à honnir cette révolution d’une haine froide, commerciale, qu’il avait contre tout ce qui empêche un développement normal et restreint la liberté. Il ne constatait qu’appauvrissement et barbarie.

Tout ça n’avait point créé en lui d’empathie envers ses pauvres compatriotes émigrés. Il ne croyait pas en l’utilité des colonies d’émigrés, il détestait la nostalgie, le regard en arrière, les rêveries du bon temps d’antan. Ce qu’était fini était définitivement fini.

Alexandre Ivanovitch était devant le miroir à nouveau et regardait les deux  bouts de sa cravate, cause et point de départ de ses réflexions. Ses cheveux en brosse commençaient à grisonner. Ses larges pommettes, ses yeux demi-clos, la petite moustache grise et le menton lourd n’allaient pas avec ses chemises et cols amidonnés. Il se demandait pourquoi il avait apporté sa tenue de soirée qui l’avait toujours gêné. Il fit une dernière tentative et réussit à nouer sa cravate.

On frappa. Un servant chinois laissa entrer Fjodor Efremovitch, un homme timide, inquiet et très loquace.

‘Alexandre Ivanovich l’excuserait sûrement de ne pas avoir une automobile.’

‘ Les circonstances le forçaient à exercer la plus grande sobriété, l’ami le comprendrait bien.’

‘ L’église était loin – d’accord – mais l’ami n’aurait pas d’objection contre une balade à pousse-pousse le soir d’une fête aussi importante que Pâques, non..?’

Tout en parlant, ils descendirent l’escalier. Devant la porte de l’hôtel, sous la lumière du lampadaire, les coolies étaient en attente dans le parfum des acacias. Les hommes tirèrent leurs longs manteaux bleus, dont ils fabriquèrent des paquets qu’ils embarquèrent sous les marchepieds. Alexandre Ivanovitch s’assit, s’accrochant avec difficulté au siège en pente jusqu’au moment où les deux timons avaient été levés, la balance restaurée. Le voyage pouvait commencer.

Pendant la première minute, il se sentit gêné d’être tiré par des mains humaines, mais bientôt, cette aversion fut remplacée par un autre sentiment beaucoup plus ancien, inarticulé, qu’il ne put pas identifier. Il s’adossa confortablement, comme dans un fauteuil de véranda dans la fraîcheur de la nuit. Seulement, ce fauteuil était traîné sans aucun effort de sa part. Il y était assis dans une passivité bienfaisante, jouissant du rythme d’un corps humain agile, rapide, attelé pour son confort.

Au début on allait dans les rues asphaltées, sous une lueur rougeâtre. Il écoutait le doux claquement des pieds nus du coolie. Parfois le coolie dût éviter un trou ou une roue se coinça dans un rail du tramway. Mais après quelque temps, les rails se courbaient et il n’y avait plus de réverbères.

Une lampe à huile, pendue sous le rickshaw, jetait une lueur dansante sur le sol. Ils allaient à droite, sur un sentier large entre des murs bas, de temps en temps on vit la silhouette d’un arbre ou un toit.

Soudainement, le coolie s’arrêta, fit demi-tour et, en riant, dit quelque chose d’incompréhensible à Trigubov, s’essuyant avec un torchon sale.

Pas de traces de vie ou de lumière en arrière ou en avant, pas de trace de Fjodor Efremovitch.

(à suivre )

F.C. Terborgh,  Diaspora, en cinq épisodes (1954, nouvelle conçue à Pékin, mai 1942). Traduction du néerlandais par Jan Doets.