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La tante
Des paquets.
Deux sacs à main, probablement en surplus.
La peine de tout fermer derrière elle,  juste après avoir ouvert le passage avec difficulté.
Elle claudique.

Boiteux petit monstre qui ne sait comment maîtriser avec grâce ces volées de marches qui montent jusqu’au ciel…
Elle se fatigue, clopine, dans sa tête comme dans toutes ses manières. Estompant un jalon sur deux pour atteindre la hauteur, pour s’élever un brin.
Soupir d’un palier au suivant. Pesant défi que représente la montée jusqu’à là-haut.

L’entier du jour sur les bras, l’entier des jours. Ce qu’elle a vécu, ce qu’elle est, ce qu’elle ne peut plus vivre et qui se coince entre deux vertèbres, entre ses hanches trop larges, trop pleines, trop fortes des charges menées contre elles.

Elle se hisse jusqu’au sommet, jusqu’à ce lieu modeste et vide qu’est mon appartement. Elle s’y hale, palanque des coudes et des épaules. Grimper, monter, gravir…

L’ascension est une suite de plats et de revers, de paysages intermittents, de changements de perspective. Elle fait ses pauses, ses blanches et ses rondes pointées. Elle tire longuement sur la note jusqu’à cette perte du geste et du son. Soupirs.

Il lui est venu à l’idée de se défaire de ses ballots, d’en laisser un à chaque étape, pour repartir et prendre cet essor toujours plus ardu. Ce qu’elle a fait. A chaque palier, se convaincre que cette chose qui semblait primordiale ne l’est pas.  Si important mais finalement de trop pour la suite de l’escalade. Monter et me voir lui est plus essentiel, malgré le regret qu’elle a de ne pouvoir tout m’apporter.

Son corps en patient laisse aussi sur la route ses excès. Elle cherche la légèreté à ce prix. Un manteau de fourrure, une étole, un bonnet russe. Le grand châle de sa mère, la paire de gants violets qu’elle portait au théâtre. Squames de vie farcie, fourrée de couches et de breloques.

Me voir est à ce prix. Si haut dans ma tourelle, inatteignable encore à sa rondeur, à cette fausse plénitude qui l’entoure et la protège. Monter jusqu’à chez moi pour m’atteindre donc.

Elle est partie de loin, je le crains. D’une autre vie. De cet endroit qu’elle emplissait, sur lequel elle régnait en maîtresse, en montagne. Elle avait un territoire, une vraie maison, un jardin. Elle avait des objets comme de petits soldats, des machines comme une armée, des voiles comme des nuées. Tant et trop de choses qu’il est utile d’emporter pour se donner une allure de femme nantie d’années et d’expériences. Nantie de glue et de poisse, de make up, de fond de teint, de couleurs beurk lui modelant une façade avantageuse.

Tenir le coup, tenir le cou, le pied sur la pédale, pignon sur rue. Tenir, se tenir, s’agripper à ses béquilles, comme on croit s’agripper à une main, à une poignée courante.

Des avoirs autour d’elle comme autant de moellons de rempart, comme la digue, le barrage adéquat à toutes les énergies. Le futile prenant si absurdement le rôle de sérieux, l’office de la définition, celui de la colonne vertébrale d’une existence de mollusque.

C’est ma tante. Ma tante qui va mourir.

Celle à qui je dois une part de mes atavismes, de mes crédits sur l’existence. Elle qui m’a transmis mes goûts pour les grimaces, ceux pour le vin et la bonne chair. Ma tante, qui n’a jamais eu personne d’autre dans sa vie que quelques canards, que des bouts de jardin…c’est dire le peu d’humain. Elle est malade, elle le sait. Tout son ventre camoufle son mal de vivre, son horreur de vivre. Il est gonflé de mille chagrins, de mille enfants jamais nés, jamais conçus non plus.

Elle peine dans cette tentative de me rejoindre mais elle a le penchant de devenir oiseau. Elle tient à monter vers ce pigeonnier qui m’abrite ; elle tient à élaguer sa chair et son esprit pour venir me voir. Elle sait bien que de toutes les façons, il va falloir monter au ciel, monter vers cette échelle de nuées qu’elle n’a jamais gravie. C’est son chemin et pour elle, le passer dans ma proximité est important, comme un ultime coup d’œil, comme un dernier geste de la main. « Vois, comme maintenant je suis légère et peux m’envoler. ».

Elle monte mais je ne l’entends pas, je ne la sais pas encore. Elle est trop silencieuse en moi pour que je puisse distinguer le froissement de ces ailes qui prennent leur premier départ de la vie, juste à l’heure de mourir.

Elle est plus souple que la grive, sautillant maintenant de marche en marche vers moi.

Mais je dors.

Peut-être est-ce d’elle que je rêve ?

Ma tante remonte de nulle part. Elle revient parce qu’elle sait qu’elle a traversé mon miroir des heures durant. Parce qu’elle sait que j’ai souffert de lui ressembler, non de ce qu’elle était mais de l’amour qu’elle ne pouvait recevoir. Parce qu’elle est l’image faite humaine de mes souffrances intérieures, et qu’elle veut avoir quittance de tout ça. En montant me voir.

Tout le long de ce parcours, les peaux du malheur ont mué. Autant de déchets révoqués, de marche en marche, pour redevenir une enfant, autant d’objets abandonnés, d’acquisitions perdues, pas après pas.

Elle, tour, démesurée. Obèse de corps et de cœur. Couverte d’oripeaux, de couches faites de centaines d’écailles. Des parures de pacotille pour camoufler son âme. Moulinettes, frigidaire, fourrure, bêche, vernis à ongle, système de massage… l’extrême de ce qui n’a aucune importance et qui cote la vie dans des dimensions grotesques et étouffantes.

Elle, tour, monumentale. Telle que même ses mots n’en sortent plus que par saccades, répétitifs, échappés d’elle comme des rots, des vapeurs, une mauvaise digestion.

Elle, tour, inabordable. Que je ne peux regarder vraiment tant son œil est devenu petit et racorni dans sa boîte de peau.

Elle, désormais moineau au seuil de ma porte. Et devenue si petite, si fragile, si légère qu’elle se pose sur la fenêtre.

Je dors.

Elle prend donc mes escarpins, écrit.

 

Texte: Anna Jouy
Image: prise de La tecnica dell’ascensione de Paola Randi