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Dans la bibliothèque Oksana plaidait, Borislava tournait en rond en secouant négativement la tête

«- c’est à ton tour de commencer demain

– mais là, c’est spécial, je ne sais pas comment ne pas les ennuyer, les enfants, ou ne pas les faire ricaner… on était en plein élan, et il faut que je vienne expliquer, préparer les surprises… c’est toujours difficile et un tantinet, ou très, ridicule ces moments, tu sais en France on appelle ça la croix de ma mère

– la croix de ma mère ?

– oui, ces révélations stupéfiantes, grâce à un bijou, une petite chemise, un grain de beauté ou une lettre…

– puisqu’en Ukraine on n’a pas de mot pour ça, que ce n’est pas prévu, qu’on ne sait donc pas faire, c’est à toi de t’en débrouiller

– raisonnement spécieux ma belle, et d’ailleurs c’est le conte qui le veut, et il est ukrainien le conte, non ?

– C’est ton tour, non ?

– Oui, c’est bon, passe moi le livre…»

et elles ont continué à discuter, à préparer, à résumer, avec des rires et de presque jurons de veilles femmes dignes et délurées.

Le lendemain, Oksana a joué sur sa bandura les premières notes d’une vieille chanson, le maître l’a entonnée, les enfants, sur un signe de lui, ont repris, mélange de voix aiguës, de sourires ravis, et Borislava, en retrait, savourait le temps qui passait…

Quand les dernières notes se sont effacées, elle s’est avancée sous les regards qui la cherchaient, des bouches attentives se sont ouvertes, pleines d’attention, elle a écarté les mains, elle s’est penchée un peu vers les petites têtes

«Donc les cosaques, enflammés par Orlanko, galopaient à travers la plaine, avalaient les collines, les gués, les bois, entre le bord de la Czertomelik et Bender, pleins de colère contre leur attaman Orlik, ou Osman-Pacha. Et comme la route est longue, comme nous ne le connaissons pas cet Orlik qui doit épouser la belle Zulma, pendant qu’ils se précipitent vers lui, je vais vous raconter son histoire, juste un peu de son histoire, parce qu’elle est trop mouvementée, et puis, moi, je ne sais pas tout.

Donc Orlik, en sa jeunesse, avait été le yessaoul de Mazzeppa, chargé de toutes les négociations, il avait même été envoyé à Constantinople demander au divan son aide pour le roi de Suède et l’attaman des cosaques ukrainiens ; il avait été bon combattant contre les russes ; à la mort de Mazzeppa et du roi de Suède il s’était attaché à Constantin Horodenski, avant de lui succéder, élu et acclamé par ses compagnons, comme attaman des cosaques indépendants protégés par le khan.

Il fut glorieux. Il faisait des incursions victorieuses en Ukraine, il attirait à lui les jeunes cosaques au service des russes ou des polonais, et parmi ces nouvelles recrues, Ivan, qui était si vaillant, si bon cavalier, si habile manieur de lance et de sabre, si beau qu’il fut accepté sans qu’on lui demande son nom, sa famille, qu’Orlik l’aima comme son fils, le nomma Orlanko et en fit son yessaoul, qui le représentait, le suivait comme dans cette visite au khan de Tartarie où on lui montra Zulma – il avait rougi sous son regard, et, en silence, sans qu’il le veuille et le sache, l’amour s’était installé, discret, dans un coin de son coeur.

L’amitié entre Orlik et le khan des tartares faisait murmurer dans les rangs des cosaques, même si c’était en secret, car leur besoin du soutien du khan était trop grand.

Seulement, pendant qu’Ivan, avec l’accord de l’attaman, partait vers le château de sa mère, Orlik avait quitté le camp des zaporogues, s’était installé dans le confort, le luxe, de Bender, se laissait aller à la douceur de la vie, comme un oriental, avec eunuques et harem, jusqu’à se faire musulman, changer de nom et demander la main de Zulma, comme nous vous l’avons déjà raconté.

Mais la veille du mariage, alors que, sans que la nouvelle lui en soit venue, les cosaques volaient, pleins de fureur, vers lui, le vieux Neczaj, ce cosaque qui avait accompagné Ivan devenu Orlanko, a demandé audience. Orlik l’a salué avec amitié, lui a demandé d’où il venait, et Neczaj a répondu «j’étais auprès de la zaporogue Jeanne et j’ai une lettre qu’elle m’a remise pour toi»…

Alors l’attaman, devenu blanc, a fermé les yeux une seconde, a pris la lettre, l’a regardée un instant, et puis, sans l’ouvrir, certain en son coeur qu’elle lui apportait douleur, l’a mise dans sa poche et s’est retourné vers sa fiancée, la belle Zulma qui était là, sourire figé sur son beau visage morne et craintif.

Et ce qu’il advint, qui est plein de musique, puis de fureur, de surprises Osaka vous le dira la fois prochaine.»

Et, en sortant, Osaka l’a bousculée comme par mégarde et lui a fait une grimace.

(à suivre)

Texte : Brigitte Celerier