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La fièvre était tombée mais il délirait encore, notre Barbare. Il disait que tout le Livre tenait sur un grain de riz. De quel livre parlait-il, de quel grain de riz ? Nul ne le savait, le savait-il lui même ? Il s’était rendormi et c’était à mon tour de le veiller.

Quand il avait vu ce que nous lui ramenions de notre exploration, il avait immédiatement identifié les paroles gelées du Quart-Livre de Rabelais : Icy est le confin de la mer glaciale… et il avait poursuivi… sus laquelle feut, au commencement de l’hyver dernier passé, grosse et felonne bataille, entre les Arismapiens, et les Nephelibates. Lors gelerent en l’air les parolles et crys des homes et femmes…

Quoi qu’il en dise, Barbare Érudit portait bien son deuxième nom. Par le cœur et la mémoire, il connaissait plusieurs livres ; il avait reconnu aussi la citation de Kafka que Lautreje avait mémorisée : Le livre doit être la hache pour briser la glace de la mer intérieure… Il n’était pas parvenu à identifier les autres paroles gelées, mais familières elles lui paraissaient.

La parole de Rabelais, une fois dégelée et introduite entre les lèvres de Barbare – Hang avait fait du feu avec les débris de bois trouvés – l’avait revigoré. Paisiblement il dormait, le sourire aux lèvres. Comme si boire l’eau de ces paroles apportait force et réconfort. Dès lors, nous entreprîmes de cueillir d’autres stalactites et dans les jerricans d’en conserver l’eau dégelée. Les paroles, une fois l’auteur identifié, je consignais.

Les autres n’avaient trouvé aucune issue, aucune sortie. Il fallait bien l’admettre : nous étions enfermés (emmurés ?) dans cet étrange bâtiment, promis à une mort aussi lente qu’atroce. Hang avait examiné l’embouchure de la cheminée dont nous étions tombés. Large de deux ou trois êtres humains, l’ouverture prolongeait un toboggan cimenté très incliné. Nulle possibilité de ressortir par là. Cependant, nous refusions de l’admettre.

Nous organisâmes le campement. L’exploration n’avait pas permis d’identifier  précisément l’usage et la fonction de cette bâtisse de trois étages, mais assurément, il s’agissait d’un ancien lieu de détention : hôpital psychiatrique, monastère religieux ou maisonnée de téléréalité – Creuseur de Parole m’avait parlé jadis de ces expériences faites sur des êtres humains volontaires pour être enfermés, vivre en commun et être filmés en permanence avec pour seul objectif de tenir le plus longtemps possible et d’empocher ce monnaye aussi mystérieux que désirable – ou tout simplement prison. Le troisième étage était en effet constitué d’un couloir central flanqué d’une trentaine de cellules de part et d’autre. Chacune d’entre elles contenait encore couchette table chaise et sanitaires.

Le deuxième étage était plus intéressant : outre la pièce aux paroles gelées, nous avions découvert une salle noire dont les parois souples, fines et poreuses s’enflaient, se creusaient, respiraient comme des membranes vivantes. La merveille, c’est qu’en approchant l’oreille on entendait des sons plus ou moins assourdis. Les enfants Ici et Là, inconsolables de la perte des chiens, sans se lasser, y passaient le plus clair de leur temps. Ils y entendirent d’ailleurs les aboiements de nos chiens – ils les reconnurent à n’en pas douter – et  Hang et Tisseuse en furent un peu soulagés.

Liseuse ouït dire oui dit en toutes les langues, oïl, oc, oui, ouais… Chacun d’entre nous percevait des sons différents. Pour Arpenteur, ce fut le silence feutré de la neige qui tombe. Hang entendant klaxons, moteurs, crissements de pneus, accent ulcéré et cris des gabians, reconnut l’ancienne ville de Marseille. Tisseuse, le flux et le reflux de l’océan de son enfance. Quant à Pluie, ce fut l’averse dansant claquettes sur les tuiles des toits. Délaissant Barbare, Lautreje et moi les rejoignîmes,  pour comprendre la cause de leurs exclamations de surprise.

À peine eut-elle approché l’oreille de la membrane que Lautreje s’en écarta avec effroi. Incapable de parler, elle tendit l’oreille de nouveau vers la peau murale, m’invitant à l’imiter. Je n’en crus pas mon oreille. Incrédule, je tournai mon regard vers mon amie. Les yeux envahis par les larmes, elle vit ce que j’entendais…

(à suivre)

Texte : Christine Zottele