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Jordi suivit du regard l’homme dont il aurait aimé percer le secret. Il le regardait s’éloignant. Sa marche était lente.Leur conversation avait stimulé la curiosité de Jordi. Et sans trahir l’engagement de ne pas le déranger dans ce moment où l’homme avait pris ses distances, Jordi tendit malgré tout l’oreille, percevant comme un chuchotement dans la direction où la silhouette qu’il ne distinguait plus maintenant s’était éclipsée.

Lorsque l’homme à l’allure de paysan revint vers lui, Jordi osa lui demander s’il ne venait pas de prier, comme il en avait eu l’intuition. La silhouette lui sourit.

– Il était inutile de vous cacher. Je peux comprendre…, risqua Jordi.
– En êtes-vous si sûr ?
– Qu’importe le Dieu que vous priez…
– Ce n’est pas le vôtre.

L’homme avait prononcé cette phrase comme on jette une pierre dans le vide sans trop savoir où elle va tomber ni si elle vous entraînera dans sa chute.

– Vous connaissez le pays ? reprit l’homme.
– Je le traverse pour la première fois, annonça Jordi.
– Vous n’êtes pas d’ici ?
– Je marche.
– Et vous cherchez ?
– Un chemin.
– Vous êtes bien jeune.
– Et vous, vous recherchez la paix, n’est-ce pas ?
– Elle n’est pas de ce monde.  Avez-vous des convictions, jeune homme ?
– Je crois que le monde est ordonné et je voudrais en rendre compte par la pratique de mon art.
– Quel art pratiquez-vous ?
– Celui de l’image. Je suis sculpteur.
– Gardez-vous de vos représentations.
– Je n’ai encore rien montré.
– Dieu vous garde.

L’homme avait coupé net, invitant Jordi à l’aider dans le nettoiement de l’unique pièce de la bergerie qui leur servirait d’abri pour la nuit. Cet homme, se répétait Jordi, cachait un secret. Il le soupçonnait d’appartenir à la secte de ces hérétiques dont ses maîtres lui avaient conseillé de se méfier. Ne t’approche pas d’eux, ne leur confie rien, l’avaient-ils exhorté. Comme si, plus que l’ours, les brigands ou le loup, cette engeance représentait le pire des dangers qu’il risquait de croiser en chemin.

– Etes-vous de ceux qu’on appelle bonshommes ? lança Jordi, décidé à savoir.

Le cathare sourit. Il marqua une pause. Lui demanda de s’approcher et de s’asseoir près de lui. Il avait une histoire à lui raconter.

En 1167 se tint à Saint-Félix Lauragais un concile placé sous la haute autorité de Nicétas, évêque hérétique de Constantinople que certains historiens donneront plus tard pour pape. C’est au cours de cette réunion solennelle que  l’église cathare du Languedoc fut organisée en quatre évêchés : Agen, Albi, Toulouse et Carcassonne, ces territoires eux-mêmes divisés en diaconés.

L’église était administrée par les évêques et les diacres, les Parfaits et Parfaites jouant le rôle de prélats, au plus près des populations, tant dans les villes que dans les campagnes. Le rituel de l’église cathare se caractérisait par sa sobriété. On n’y pratiquait ni le baptême par l’eau, ni la communion, ni le mariage. Le principal rite était le consolament (la consolation), le baptême par l’Esprit. Il était donné aux mourants afin de les conduire « à bonne fin ». Il était aussi reçu par les simples croyants qui, souhaitant accéder au statut de Parfaits, devaient observer une période de noviciat au cours de laquelle ils recevaient une instruction adaptée aux capacités de chacun. C’est au cours de ce noviciat qui durait généralement un an, que le futur Parfait était revêtu d’un vêtement de couleur sombre qu’il devait porter en toute circonstance, comme un signe distinctif.

Le consolament était marqué par trois temps forts. En présence de l’assemblée des fidèles, le croyant recevait d’abord de sa hiérarchie le Pater (la prière que Jésus donna à ses apôtres). C’est la tradition de l’Oraison. Puis était transmis un enseignement et la règle que le Parfait s’engageait à observer. Il s’agissait là d’un véritable pacte (la convenenza) signé avec son Eglise. La cérémonie se poursuivait avec le baptême spirituel proprement dit. L’officiant posait le Livre (le Nouveau Testament) sur la tête de l’impétrant et couvrait le tout de sa main droite. C’est par cette imposition de la main qu’il transmettait l’Esprit. Le consolament se terminait avec le baiser de paix (caretas) qui ne s’échangeait qu’entre personnes du même sexe.

Le Pater cathare diffèrait du Notre Père toujours en usage dans l’église catholique romaine. Seuls les Parfaits et Parfaites, diacres et évêques avaient le droit de le réciter en latin, contrairement aux prêches qui étaient prononcés en langue vulgaire, en l’occurrence l’occitan.

Le meliorament (ou melhorièr)  était une sorte de reconnaissance que le croyant devait à son ministre lorsqu’il le rencontrait. Il se composait de trois génuflexions accompagnées d’un échange de paroles sur la « bonne fin ».

L’endura était un jeûne purificateur que les croyants observaient durant une période de quarante jours avant la réception du consolament.

Outre ces rites, la vie quotidienne des cathares était rythmée par des prières et génuflexions. Deux rituels écrits sauvés des flammes de l’Inquisition sont parvenus jusqu’à nous et nous éclairent sur les pratiques religieuses des cathares et les enseignements donnés par cette Eglise. Ils sont connus sous le nom de Rituel de Lyon (rédigé en langue d’oc) et Rituel de Florence (rédigé en latin).

rituel

Dans le bosquet où il s’était retiré pour prier, le cathare avait prononcé le pater, une version occitane issue du rituel de Lyon. Dans un murmure, il avait prononcé ces mots :

Lo nostre Paire que es als cels (Notre Père qui es aux cieux)
Sanctificatz sia lo teus Nom (que ton Nom soit sanctifié)
Avenga lo teus regnes (que ton règne advienne)
E sia faita la tua voluntatz sico en Cel e la terra (et que ta volonté soit faite sur la terre et dans le Ciel)
E dona a nos uei lo nostre pan qui es sobre tota cause (et donne-nous  notre pain supersubstantiel)
e perdona a nos los nostres deutes (et ne regarde pas nos dettes)
Aisi co nos perdonam als notres deutos (ainsi que nous les remettons à nos débiteurs)
E no nos amenes en tentatio (et ne nous conduit pas vers la tentation)
Mas deliura nos de mal (Mais délivre-nous du mal).

Texte: Serge Bonnery
Images: Paysage des Corbières / Une page du rituel cathare de Lyon.