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L'ennemi-1

Ai-je un ennemi ? Et voilà une question !

Surprenant. Alors que je saurais déterminer facilement qui m’est amical, je peine là à mettre un visage, un nom, un corps à qui me serait néfaste. Qui sert d’exutoire à mes colères, qui donc catalyse en moi le produit de mon fiel et de ma rage ? Quel visage mettre sur cet humain forcément existant et me côtoyant qui crisperait autour de lui l’entier de ce que je déteste. Qui agit par devers moi pour me détruire, pour me nuire, pour entraver sans répit mes élans et mes progrès ? Qui est-il cet être que je nommerais mon meilleur ennemi ?

Je vois cet homme dont la jalousie est encore sporadiquement si palpable qu’il en est lui-même embardoufflé. Son sourire tendu qu’oblige le savoir vivre ; le masque qu’il porte et qui lui coince les narines sur les gencives.

Je le vois tenter aléatoirement de repeindre notre paysage de fausses dorures, de poser sur notre intérieur des stucs et des papiers peints bucoliques, histoire de mettre un enduit sur l’insupportable sentiment qui l’habite à mon endroit.

Mon ennemi n’est pas un actif de la haine ; il n’entreprendra rien- si faire se peut – pour véritablement me nuire. Seule sa pensée, l’artillerie lourde de sa pensée est en action ; il suffit de celle-ci d’ailleurs pour que je faiblisse et me retrouve à terre.

Il est monté dans mes étages, parce qu’il n’aurait plus les moyens de me cerner. (Oui,  je viens de changer de logement.) Il a besoin de visualiser le trait de ses flèches pour espérer m’atteindre. Il est monté dans ma tour en secret. Ne voulant en aucun cas me voir lui ouvrir. Cela ne fait pas partie de ses besoins. Mais imaginer à chaque fois que nécessaire l’endroit dans lequel je le fuis, voilà qui est nécessaire…

Mon ennemi est une part de moi-même. Celle que je ne veux pas être. Je me suis élaborée, en cuisinière, en pharmacienne, à rebours de mon ennemi. La nature l’a doté de ce que je ne voulais pas. Elle a secoué le grand sac de notre loto de hasard. A lui la rigueur et à moi le laisser aller. A lui l’intrépide volonté, à moi la patience. Mais c’est dans l’absolu qu’il est mon opposé.

Dans cette affirmation, je sens bien à quel point cet excès de rigidité peut faire virer ma vie dans l’inadmissible, et celle de l’autre de même. En effet, comment m’assurer que ma façon de vivre est meilleure que la sienne ? Comment m’assurer que ce choix d’évitement de ce que lui fait ou aime, l’est pour mon propre bien ?

Je m’inquiète parfois de mon ennemi. Que vit-il ? Et comment le fait-il ?
Mon ennemi, mon miroir déformant, le revers de ma médaille.
Et moi identiquement le sien.
Je suis son ennemie.

Je suis cette femme qui l’empêche d’être, qui contraint son existence dans des bornes définies et redéfinies à plaisir. Je suis cette image glauque de ce qu’il déteste, je suis son ordinaire, la  part  vulgaire  et sans grandeur de sa vie.

Je suis l’ennemie de mon ennemi. Il n’est jamais hors d’atteinte, jamais caché, jamais incognito. Je pense ce qu’il pense, je comprends ce qu’il comprend. Je hais ce qu’il aime, j’aime ce qu’il hait. Devenir extra-lucide et goûter mon ennemi à coeur.

Plus simple et tellement plus noble ou gratifiant pour moi serait de laisser entendre que la haine ne va que dans un sens et que je ne déteste jamais. Laisser entendre que je n’alimente rien dans cette guerre larvée. Laisser entendre que je suis comme la neige, tombée du ciel, pure et glacée. Qu’il n’y a en moi aucune combinaison malfaisante, que je ne tisse aucun piège dans lequel il tombera pour mon secret ricanement et mon délice.  Moi, statue de marbre victime de ses fientes, jardin saccagé de ses pas lourdauds. Moi, victime sans défense d’une imagination active et odieuse. Moi, démunie ?

De la munition j’en ai pourtant. J’accumule patiemment mes timbres et l’escompte. De quoi bientôt passer ma commande et ravitailler ce feu couvert entre lui et moi.

Sans doute vaut-il mieux que je n’aille pas croire qu’il est venu jusqu’à mon étage… Pour quelles  funestes raisons, quels maléfices ? Mon esprit vaque déjà et met en route un train d’idées fausses, des projections issues de ma propre haine…

Quelle tristesse à vrai dire que d’avoir un ennemi ! Se découvrir dans un état semblable, similitude des chagrins et des souffrances, similarité des motifs et des objets, parallélisme dans l’abjection.

Je ne sais plus distinguer l’être du reflet. Je subis dans la gémellité les horreurs des gens qui se détestent. Et j’active à ma pompe la sève qui nourrit cet arbre pourri, ce champ de ronces.

L’ennemi est monté vers ma porte. Il a posé sur mon palier sa signature de piques et de pointes pour que je me souvienne que je n’aime pas, que je suis vide et sèche, qu’il y a en moi des déserts et puis des essences empoisonnées envahissant parfois et souvent les espaces de cet environnement dans lesquels les autres sont autorisés à vivre.

L’ennemi est venu rappeler sans doute qu’il est inutile de me terrer, de changer de maison ou de résidence. Ma fuite n’effacera pas la dette que je dois à la vie. Le tomber du rideau ne fait pas mourir l’acteur. Derrière, toujours, le souffle vif. Ce qui est, ce qui est écrit.

Texte : Anna Jouy