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Instruit de l’échec de Dominique, renforcé dans sa conviction qu’il n’obtiendra rien de ces hérétiques par sa seule force de persuasion, Innocent III décide de passer à l’acte. Pour prendre la mesure de l’étendue des dégâts que l’hérésie cathare inflige à l’église romaine, il dépêche son légat Pierre de Castelnau en Languedoc. Le tableau est édifiant.

Partout, la population préfère aux églises embellies de statues et parfumées d’encens ces maisons où des hommes pauvrement vêtus, se contentant de pain et d’eau, parlent dans un langage simple et accessible à tous d’un dieu d’amour et de partage quand l’Eglise de Rome, avec ses abbayes richissimes, ses archevêques cousus d’or et ses curés violeurs, fait figure d’épouvantail. Dans les esprits, elle est déjà perçue comme l’église du diable. Le vrai dieu a élu domicile ailleurs.

Son opinion est faite. Innocent III est convaincu qu’il ne parviendra à ses fins qu’en portant la guerre dans ces contrées de désobéissance. Toutefois, si une croisade se prêche, elle ne se décrète pas. Il faut réunir les conditions de sa réussite. Et comme souvent dans l’Histoire, un prétexte déclenchera les hostilités. Innocent III le reçoit, presque comme un don de dieu, avec l’assassinat de son légat Pierre de Castelnau. Du pain béni.

Entouré d’hommes et de femmes réunis autour du feu, dans cette maison où on lui a offert l’hospitalité (il peut rester le temps qu’il voudra, lui a-t-on dit, pourvu qu’il gagne son pain), Jordi écoute le récit du moment où tout, dans l’histoire de ce pays, a basculé…

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L’abbatiale Saint-Gilles-du-Gard

Le 14 janvier 1208 est un jour ordinaire sur les rives du Rhône, près de Saint-Gilles où quelques jours plus tôt, Pierre de Castelnau a rencontré Raimond VI, comte de Toulouse, frappé d’excommunication, d’interdit et d’anathème par le pape qui lui reproche de protéger l’hérésie, voire même d’en favoriser le développement. L’entretien entre le puissant comte et le légat tourne court. C’est un dialogue de sourds. Pierre de Castelnau s’en va.

L’eau du fleuve s’écoule, inexorablement, indifférente aux passions humaines. C’est l’aube, le moment où les ombres peuvent encore rôder en toute tranquillité. Sur leur route, le légat et sa suite sont puissamment gardés par des hommes en arme chargés de leur protection. Soudain, des cavaliers surgissent. De nulle part. Ils ont joué l’effet de surprise. Armés de dagues et de lances, ils ne font pas de quartier. La garde est démantelée en quelques coups d’épées. Ils percent le corps de Pierre de Castelnau avant de s’évanouir dans la nature. On ne les reverra plus jamais. On ne saura jamais qui ils sont. Le crime parfait.

Dans toute la Chrétienté, l’affaire fait grand bruit. Sitôt informé du sort que les Occitans ont réservé à son représentant, Innocent III voit rouge. Cet assassinat est une déclaration de guerre. Il faut se battre maintenant. Mais si elle ne se décrète pas, une croisade ne s’organise pas non plus d’un claquement de doigt. Il faut d’abord au pape un coupable.

Il est à ses yeux tout désigné : ce sera Raimond VI, accusé d’avoir commandité l’expédition punitive. Mais même si Innocent III est homme pressé, il lui faudra encore faire preuve de patience : un an pour convaincre rois, seigneurs, barons et autres vassaux de se lancer dans l’aventure. Les gagner à sa cause n’est pas si simple.

Le roi de France Philippe Auguste se fait tirer l’oreille. Il n’a pas très envie de porter le fer dans le comté de Toulouse et les terres d’Aragon, territoires qu’il convoite mais qu’il préférerait voir tomber dans son escarcelle par le jeu des alliances et des mariages arrangés. La guerre, il la poursuit contre l’empereur germanique et le roi d’Angleterre qui lui donnent suffisamment de fil à retordre pour qu’il commette l’imprudence de disperser son argent et ses forces dans des combats lointains. Vu du Nord, partir pour Beaucaire, Saint-Gilles, Toulouse et Carcassonne, est une expédition. Une entreprise douteuse en territoire inconnu ne fait rêver personne. Philippe Auguste ne prendra pas la croix, mais laisse ses vassaux libres de relever le gant et d’embrasser la cause de la papauté.

Innocent III est opiniâtre. Il promet aux barons du Nord des possessions qui, avec ouverture sur la Méditerranée, sont susceptibles d’aiguiser leurs appétits de richesse. L’armée se forme. A la veille de l’été 1209, elle descend vers le Sud en suivant les rives du Rhône pour se présenter aux portes des Etats du comte de Toulouse dont les possessions s’étendent d’Est en Ouest de la Provence à l’Armagnac et, du Nord au Sud, des rives de la Dordogne aux portes du Roussillon. Tout est en ordre. La guerre la plus meurtrière de l’histoire de l’Occident chrétien peut commencer.

(à suivre)

Texte et l’image de l’abbatiale Saint-Gilles-du-Gard : Serge Bonnery