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Le lancer des runes sur la table

Fera-t-il de chaque pierre la couleur du portrait

Dans une gravitation de hasard, l’écriture du désir

Incrusté dans le mortier des jours

Dessein de montgolfière

Léger tracer d’éternité

Posé sur le papier d’amour d’une peau.

Une rue plus bas que celle où j’habite. Rue piétonne, rue marchande dans laquelle il n’y a de place d’ailleurs que pour les boutiques du superflu. Luxe et grâce. De loin en loin, un peu verrue, un peu accident, une épicerie ou une papeterie. Cela ne m’empêche pas, -cette débauche de choses inutiles-, de fréquenter les lieux, d’y balader ma carcasse jour après jour, regardant ces vitrines comme si elles m’étaient destinées. Ce qui est faux. Je n’ai pas les moyens de mes goûts.

C’est donc dans cette rue que je découvris -pendant la période des soldes comme de juste -, un modèle étonnant de jupe qui me parut  aussitôt avoir été conçue pour ma forme et mon esprit. Naturellement me direz-vous… Je vous accorde tout ce que vous voulez. Parce que ça m’arrange rudement et que dans cette histoire je veux croire qu’il n’y a pas de hasard…

Je vis que sa couleur allait me flatter. Puis que sa forme allait me flatter tout aussi bien. Je suis ronde du cul et cette coupe en tulipe pouvait donner  à la fois la bonne dimension de ce que j’avais tout en laissant supposer la finesse du reste.

Bref ! Je l’avais dans l’œil.

J’hésitais quand même à dépenser mes modestes sous à garnir de façon distinguée ce qui ne tenait plus vraiment la route. Je pris donc le temps de réfléchir.

Cela dura quelques jours, avec tout de même chaque matin, l’appréhension de voir que la chose avait peut-être été vendue entre temps. J’allais boire mon café sur la place du fond de l’avenue, je lisais le journal, puis je revenais. Cela me donnait deux fois l’occasion de la contempler, deux fois l’occasion de me sentir titillée.

Dans la boutique, il y avait des arrangements de vêtements par composition de couleurs. Les assortiments avaient de l’audace mais aussi une finesse qui dégageait bien le bon goût. Jamais je n’éprouvais la nécessité de posséder quelque chose. D’habitude. Mais là, cette jupe me faisait besoin. Oui. J’avais l’impression qu’elle était trop chère mais qu’il fallait que je me l’offre. Cela pour une raison impalpable. En tout cas à ce moment-là.

Avant de poursuivre, je dois préciser quelque chose… Je suis d’un naturel très introverti. Je ne pense pas être raide ou sans fantaisie mais je suis une femme sérieuse tout au moins en apparence. Peut-être même relativement triste. Ceci par longues périodes, par strates, par couches de brouillards sur couches de cafard. Cependant quand ma maniaco-dépressivité est sur la pente ascendante, je suis tout à fait sociale.

Et c’est justement dans cette sensation que je me trouvais quand je pris ma décision : j’allais l’acheter.

J’avais les mains ouvertes pour dépenser et puis aussi pour recevoir de fait. Oui les mains ouvertes, comme elles le sont si rarement chez moi. J’étais tranquille, apaisée et sans le plus petit parasite pour mettre en action mes démangeaisons intérieures. J’étais bien, tout bonnement bien. A l’aise dans mon corps, bien dans mon assiette.

Je voulais cette jupe et donc j’entrai dans la boutique.

Plusieurs pensées faites pour me rassurer m’avaient déjà confortée dans ma décision. L’habit m’avait attendue ; il s’était fait transparent à toutes les autres clientes potentielles juste pour que je puisse l’acquérir. Mon regard dans la vitrine me parut sympathique, je me trouvais même jolie, ce qui est de plus en plus rare… Oui, il y avait des ondes fort positives autour de cet achat ! Et puis, je venais de recevoir une invitation… Assurément des conditions excellentes pour nourrir le commerce.

La jupe était bleue, ardoise à l’ombre. Je lui tournai autour un moment, montrant bien mon intérêt mais jouant la cliente difficile et exigeante. Mon pas me conduisit vers des rayons de polos et de t-shirts. Je mimai celle qui allait se créer un ensemble, ce qui n’était pas du tout mon intention et je sortis deux pulls de la pile. Avant que de les embarquer jupe comprise vers la cabine d’essayage.

Jusqu’à cet instant, je n’avais encore croisé personne dans le magasin. C’était une longue pièce assez étroite avec, il me semblait, un coude dans le fond. Je me glissai derrière le rideau pour procéder à ce fameux essai qui allait justifier ma patience et me révéler au plaisir de l’habillement.

J’avais tout bien calculé dans mon esprit. Je savais combien en moi, il fallait peu pour décourager mes velléités d’élégance et j’avais mis un ensemble de sous vêtements dans lequel je me sentais bien. Je déteste littéralement les miroirs des boutiques. Ils sont là pour me rapetisser, pour m’élargir, pour mettre en valeur la folle quantité de défauts physiques qui me définit comme toutes les bonnes femmes ayant déjà vécu, un peu enfin…

J’étais donc ainsi presque nue quand le rideau s’ouvrit, comme cela se fait dans les endroits de bon goût, afin que la vendeuse offre ses services, un coup d’œil, un commentaire sur ce que la cliente désirait porter bientôt.

– Puis-je vous aider, madame ?

La vendeuse était un homme.

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La surprise était de taille, un bon 54 certainement.

Sur le coup, je ne voulais en aucun cas marquer mon désappointement ; je m’en serais voulu d’avoir ce réflexe pourtant naturel d’être choquée d’une apparition masculine dans ma boutique.

Je rougis, du moins c’est la sensation que je reconnus. Je cherchais à récupérer  mes habits autant que mes mots.

– Excusez-moi… Je n’ai pas pu vous voir avant… le téléphone, dit-il sentant combien la situation était insolite, voire désagréable.

– Heu… Je veux essayer cette jupe et puis …

– Vous vous êtes décidée et j’en suis très heureux !

– Pardon ?

– Oui, cela fait quelques jours n’est-ce pas qu’elle vous tente ?

– Mais…

– J’espérais vraiment que vous alliez rentrer, vous savez ! Je l’ai mise de côté pour vous. Mais je n’étais tout même pas si certain que vous vous laisseriez séduire…

– En effet, en effet, dis-je éberluée.

– Quand je vous ai vue la première fois, j’ai trouvé comme vous, que cette jupe avait été imaginée pour vos formes. Je l’ai mise de côté après qu’une grande bringue toute en maigreur a voulu me l’acheter. Cette pauvre jupe avait l’air misérable ainsi posée sur un sac d’os…

– Ça alors !

– Essayez-la maintenant.

J’étais presque à poil et je causais chiffon avec un homme sans plus de gêne que ça ! Il  avait un regard tranquille sur moi.

Difficile cependant de rester complètement  naturelle face à ce qui arrivait. Devant une femme, j’aurais probablement fait un essayage très minutieux. Le plaqué du ventre, la courbure des hanches, la longueur, les éventuelles retouches. J’aurais causé lavage et entretien, j’aurais probablement pinaillé sur la confection un peu légère pour le prix. Je me serais comportée en cliente. Là, et j’en ai eu très vite conscience, je n’avais pas plus envie que ça de mettre le doigt sur les détails qui auraient rendue ma jupe moins attrayante, moins parfaitement conçue et créée pour moi comme mon vendeur venait de m’en faire l’article.

– Franchement, elle vous va à ravir ! s’exclame-t-il. J’en étais convaincu mais je reste quand même baba !

Je me regardais d’une façon différente. Il y avait une telle légèreté dans ce moment. En effet, elle me semblait me donner un aspect de corolle fleurie, ou de parachute dans l’azur. Ce qu’il disait voir en moi, à ce moment-là.

– Je vois que vous avez choisi deux pulls… Permettez…

Il partit fouiller une longue tringle de chemisiers légers et suaves.

Des vêtements de gonzesse, que je disais pour me moquer de leur romantisme et de cet aspect fleur bleue qu’ils dégageaient nous rendant  toutes évanescentes et délicates, comme je ne me sentais pas être en tout cas !

Il revint tenant un bustier rose lilas aux manches de dentelles et au décolleté généreux.

– Voilà, je crois que c’est ce qu’il vous faut.

– Vous plaisantez ? Mais c’est terriblement sexy et pas vraiment adapté à mon âge !

– Essayez donc pour voir…

Je laissai glisser le chemisier sur mes épaules. Il fallait le porter sans soutien-gorge, du moins je le pensais avec mes vieux réflexes.

– Ce soutien-gorge, ma foi… dis-je

– Ma foi, il vous va parfaitement. Couleur et dentelles. On les porte comme cela à Paris, savez-vous ?

– Ah ? m’amusai-je.

– Vous avez des épaules merveilleuses et votre peau est d’une rare finesse. Ne les cachez pas. Regardez-vous.

C’est peut-être bien à ce moment–là que les ambiances basculèrent. Je me regardais mais dans ce miroir je vis sa pomme d’Adam monter et descendre.

Il y avait son regard me caressant et puis qu’il tentait de récupérer en fixant le mur.

Je sentais pourtant cette attirance glisser dans mon corsage et ses vaines tentatives de fuite.

Là, je voudrais dire que cela m’amusait mais ce n’était pas du tout le cas.

Il y avait dans cette cabine d’essayage, un quelque chose, un parfum, une exhalaison qui me troublait aussi radicalement que si j’avais eu à les fantasmer des nuits durant. Je ne reconnaissais pas ce sentiment pour la simple et bonne raison qu’il m’arrivait tout droit de l’inconnu.

Il s’approcha sans la moindre prétention, avec une sorte de gêne, une audace de timide, un advienne que pourra qui me toucha. Tellement.

– Seigneur, me dit-il. Que j’ai envie de vous…

Il avait un visage méditerranéen, tanné et le cheveu noir. Les lèvres charnues et une élégance de sportif. Non pas craintif mais impressionné, et puis cette demande déposée comme une évidence, là face à moi.

En quelques mots. Des sensations submergeantes et incontrôlables me coupèrent en deux. J’émis un drôle de rire, inconnu de moi. Beaucoup d’étonnement, je suppose, beaucoup d’incrédulité aussi sûrement mais aussi presque aussitôt une forme de reconnaissance pour cet aveu.

Il s’approcha encore.

Ses lèvres posées sur mon cou.

– Je… je.

Je me suis laissée envahir. Contre. Pour. Avec. Dans un silence si parfait que seuls son souffle et le mien nous donnaient une présence. Je passai en peu de temps j’imagine par tous les chemins du désir. Urgence ou fringale. Et ce qui me faisait monter encore de nouveaux paliers, c’était son regard, c’était cette façon qu’il avait de me lire et de décrypter sans cesse mon plaisir.

Il ne voulait être ni pressé, ni dans cette crainte -qui aurait été logique- d’être surpris par d’éventuelles clientes. Je lui fis confiance, ne cherchant pas plus à comprendre ce qui m’arrivait et surtout ne voulant pas me rendre raisonnable.

J’avais sur moi des mains sachant sans demander. Une bouche prenant et donnant sans demander. Et surtout plus généreux encore, son incroyable plaisir à regarder son désir à l’œuvre.

Il avait  une joie enfantine, une joie venant du fond de lui et qui semblait lentement l’inonder. C’était pour moi un tel cadeau. Je comprenais à ce spectacle qu’il ne s’agissait pas simplement pour lui d’assouvir une pulsion. Il me baisait de ce que j’acceptais son attirance, de ce que je le recevais sans qu’il y ait eu d’autre échange et d’autre lien entre nous qu’une jupe que je voulais et qu’il m’aurait réservée ! Aussi simplement, naturellement que si nous avions été des amis de longue date. Il était heureux de jouir de moi, de cette simple connivence qui nous avait peut-être liés pendant que j’hésitais de mon choix.

Depuis cette aventure, je le sais. Plus l’amour est léger, moins je n’en attends autre chose que ce bonheur d’être avec un homme, plus mon corps vibre et rend grâce d’être au bord de l’éternité. Je vais désormais vers lui, l’amour les mains ouvertes.

L’inconnu, un voyageur, un instant.

Mon voyage se fait de ce que la Terre tourne

Qu’elle présente à moi son visage d’homme,

Nouveau dans l’éternel lever

Immuable je suis à l’amble que me fait la rencontre

Toujours bénie et couverte

L’âme engrossée du souffle et du divin.

Texte: Anna Jouy
Reprise de 24 et 25 octobre 2013