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Arpentant ce pays qu’il traversait pour la première fois, Jordi avait senti qu’il cachait dans ses bois touffus, ses garrigues, sous ses pierres sèches élimées par le vent, une profonde blessure. Quelque chose s’était passé, ici, un événement encore vivant dans les mémoires et qui poussait les gens à se méfier de l’inconnu, à se murer dans le silence à la moindre question.

C’était cela, se disait Jordi. Il l’avait noté plusieurs fois, déjà, dans son périple : les gens d’ici n’aimaient pas les questions. Mais pourquoi ? Jordi avait voulu savoir. Par bribes, il était parvenu à reconstituer quelques éléments d’une histoire dont il ne pourrait jamais vraiment mesurer ni les conséquences, ni l’écho dans les temps lointains.

Nous sommes à l’aube du XIIIe siècle. Elu sur le trône de Saint-Pierre le 8 janvier 1198, le pape Innocent III a juré ses grands dieux qu’il consacrerait son pontificat au renforcement de l’Eglise dont il a la charge. Son obsession consiste à remettre de l’ordre, ramener dans le troupeau les brebis égarées et, au besoin, mais le besoin est devenu urgente nécessité, de faire la chasse à l’hérétique, l’éradiquer afin qu’un seul et unique dogme domine enfin dans toute la chrétienté : celui de l’église de Rome.

Dans les Etats du Languedoc, on n’entend pas le message d’Innocent III. Son prêche, celui que relaient dans leurs paroisses ses prélats les plus zélés, ne reçoit plus l’accueil attendu. De plus en plus d’hommes et de femmes de ce pays parmi lesquels, déjà, des seigneurs et leurs vassaux, sont attentifs à une autre parole, croient en un autre dieu.

En 1208 pourtant, un homme a tenté de laver l’Occitanie de ses pêchés. Né vers 1170, Dominique de Guzman y Aza arrive dans les terres du comte de Toulouse en 1206. Il écoute, observe, tente de comprendre. Et comme cet homme est intelligent, il comprend vite pourquoi les gens de ce pays ne croient plus au dieu des prélats de l’Eglise qui, pour la plupart, vivent dans l’opulence, s’empiffrent, forniquent, s’assoient sur d’immenses richesses dont une partie provient de l’impôt qu’ils prélèvent sans vergogne dans la maigre bourse de paysans affamés.

Il comprend, Dominique, que s’il veut reconquérir le cœur de ses brebis perdues, il doit, comme les prédicateurs cathares, aller son chemin humblement, pieds nus, se nourrissant d’aumône ou de rien, bref, réincarner au yeux de tous, dans ses actes autant que dans ses paroles, le vrai visage d’un dieu bafoué par un clergé corrompu et rejeté par le peuple. Son projet plaît au pape qui le laisse libre de tenter l’aventure. Mais Dominique échoue.

Pourtant, un miracle a bien failli lui donner la victoire. L’histoire que l’on raconte encore se déroule dans une maison de Fanjeaux. C’est dans ce village juché sur son pic dominant toute la plaine du Lauragais que Dominique a élu domicile. Il a obtenu que se déroule une disputatio (une controverse) avec des membres éminents de l’église cathare.

Les hommes de foi, théologiens et savants, aiment ces confrontations intellectuelles qui font (ou défont) leur réputation. La joute, au Moyen Age, est un art. Les chevaliers s’y adonnent dans leurs tournois, les troubadours ont aussi leur compétition verbale. Les doctes ne dérogent pas à la règle qui veut que l’on fasse démonstration de sa force en public.

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La dispute de Fanjeaux laisse les partis à cours d’arguments. On s’est opposé. On a bataillé à coup de citations bibliques, de répliques dogmatiques, d’exégèses poussées aux extrêmes. Rien n’y fait. Aucun ne l’emporte sur l’autre. Il faut pourtant trancher. Tous conviennent d’en appeler au Puissant.

Une Bible (la Parole de Dieu pour les catholiques, mais dans laquelle les cathares ne reconnaissent qu’un seul texte : l’Evangile de Jean), sera jetée au feu. Si le livre brûle, Dominique aura perdu. S’il résiste aux flammes, les cathares devront s’incliner. Pile ou face. Ainsi fut fait. La légende dit qu’au contact des flammes, le Livre fut projeté hors de l’âtre avec une rare violence. On observe encore la trace laissée par l’ouvrage sur la poutre qu’il a heurtée lorsqu’il fut éjecté de la cheminée.

Naturellement, les cathares ne firent pas allégeance. Ils se moquaient des superstitions. Et les paroles de Dominique furent balayées par le vent comme fétus de paille. Elles étaient parvenues trop tard aux oreilles d’hommes et de femmes qui avaient choisi un autre dieu. Trop tard. Quelque chose d’irréversible s’était inscrit dans le destin du monde.

(à suivre)

Texte et photo : Serge Bonnery