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Barbare va s’en sortir. Barbare va s’en sortir. S’en sortir il va. S’en sortir Barbare va. Guérir et rire bientôt il va. Pousser son grand cri  d’un instant à l’autre il va. Je cherche le bon mantra. Celui qu’il me faudra répéter sans me lasser. En attendant, il git, malade, brûlant d’une fièvre si forte qu’on en redoute  l’issue fatale. Il gémit dans son sommeil, délire et dit des choses insensées quand il se réveille. Nous ne sommes pas réels, nous n’existons pas, il dit. Nous ne sommes qu’entités négligeables, ne que, pas ne plus… Ne m’appelez plus érudit, Barbare suffira, Barbare plus je suis… Nous ne sommes pas… Pas plus que le Grand soudain. Le grand soudain n’est qu’un mot, un groupe de mots reliant un avant à un après. Qui n’existent pas. Il se rendort, apaisé. Tisseuse me relaie à son chevet.

Raconter, je dois. Repartir du grand soudain, là où tout départ devient impossible. De même que le souvenir. Entre le grand Soudain et le Désormais, il y eut d’abord une fissure, un craquement sinistre, une échancrure dans la peau glacée de la terre. Les chiens hurlèrent à la mort. Les deux bords comme des lèvres cruelles s’écartèrent encore sur un gouffre effroyable, grondant un incompréhensible chaos de paroles, plaie béante tel un océan bleu noir sans yeux.

Quelqu’un dans le groupe a hurlé : Fuyez, courez, courez ! Mais ce fut l’avalure dans le gouffre bleu noir. Une descente aussi lente que la chute d’Alice dans le terrier. Plus bas, toujours plus bas. N’en finirait-on jamais de tomber ? Mais ni marmelade d’oranges, ni pensée onirique, juste l’effroi de tomber, tomber, tomber, dans une chute qui semblait ne devoir jamais finir. Trou noir, blanc de la mémoire. Sûrement avons-nous dû nous évanouir ou mourir à un moment ou à un autre.

Nous nous réveillâmes presque tous en même temps dans une sorte de hangar désaffecté, le plafond constitué en partie d’un large orifice dont le conduit semblait interminable. Étions-nous tombés par là, comme les céréales dans un silo à grains ? Chacun sur son séant les yeux se frottant appelant chacun chacune d’entre nous. Barbare ne répondit pas. Mal en point, il semblait avoir du mal à respirer et ne parvenait pas à se redresser. Nous lui fîmes une couche de fortune avec des couvertures (nos sacs et nos affaires par miracle éparpillés autour de nous. Les enfants furent les premiers à remarquer l’absence des chiens. Ils avaient tous disparu.

Un froid terrible à pierre fendre, il régnait. Je frictionnais énergiquement Pluie glacée par le froid et la terreur. Nous nous mîmes à explorer les lieux. Le hangar ouvrait à l’extrémité sur un corridor qui débouchait sur d’autres corridors. L’un d’entre eux était un escalier dont nous gravîmes prudemment les degrés, Lautreje, Pluie et moi. Séparés en groupes de deux, ou trois, nous avions convenu de nous retrouver une heure plus tard au point de départ, auprès de Barbare. Tisseuse resterait le veiller.

Pour ne pas nous égarer et revenir sur nos pas, nous avions pris soin de prendre des craies de couleur avec lesquelles nous marquions notre passage.  En haut de l’escalier, un long couloir flanqué de part et d’autres de portes sombres s’offrit à notre vue ; la première à droite nous invita à entrer. Une pièce emplie d’étagères cassées et de vieux livres éparpillés sur le sol nimbée d’une lumière bleutée fut notre première découverte intéressante. C’est Pluie qui les vit la première!

Icy est le confin de la mer glaciale…

Et sans ciel

Où tordre le cou?

Le livre doit être la hache pour briser la glace…

comme il entendait la neige s’épandre faiblement sur tous l’univers…

Le plafond de la pièce était couvert de glace plus ou moins opaque – c’est de là dont venait la lumière bleutée – d’où pendaient de grands stalactites emprisonnant des bouts de phrase ou de pensées… Lautreje fouillait agenouillée parmi l’amas de livres. Je fis de même. Je souris en reconnaissant une vieille édition d’Alice au Pays des merveilles suivi de La Traversée du Miroir. La même reliure en cuir rouge dans laquelle je l’avais lu la première fois. Se pouvait-il que ce soit…?

Retentit soudain le son à peine déformé de l’instrument de Hang. C’était le signal indiquant qu’une demi-heure s’était écoulée. Ne pas traîner, continuer notre exploration il fallait. Nous visitâmes encore d’autres pièces, dans lesquelles se trouvaient des tables, des chaises, des ustensiles de cuisine, et d’autres bricoles plus ou moins utiles, mais rien d’aussi précieux que dans la première pièce.

Aucune fenêtre, aucune ouverture vers l’extérieur : cela comme une prison. Le hang résonna de nouveau. Revenir sur nos pas, il fallait. Suivre les signes à la craie bleue. Auparavant revenir dans la première pièce, hisser Pluie sur mes épaules, lui faire cueillir une parole cristallisée, l’envelopper précieusement dans la besace de Lautreje et retrouver Barbare et les autres.

(à suivre)

Texte : Christine Zottele