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Chaussures

Qui fait quoi au portique de ma solitude ?

Mon  image se tient à califourchon entre les stèles à saints et les niches à pigeons. Tout en haut de l’immeuble. Flagornant et piaillant je ne sais trop quelles litanies et quelles parties d’oremus à deux pas de l’église.

Que je voudrais avoir le pouvoir de ma méchanceté, active donc, efficiente et rude, écorchant les autres, tous les autres qui me laissent seule, dans leur globalité- l’individu étant, hélas, toujours tolérable à mon goût-. Ils sont si peu conformes à mes attentes.

Pourtant j’attends.

Avec près de moi, l’image surprenante de deux paires de chaussures accommodées en tête-bêche par une main inconnue sur le seuil de mon appartement. Ajustées serait le mot idoine. La latte de bois est étroite. On ne saurait rien laisser là qui n’y soit, en fait, volontairement posé.

Alors j’attends. Croyant déceler dans cette représentation, un signe, le symptôme d’une visite.

Ces chaussures sont les plus féminines de ma collection. Des souliers à hauts talons fins avec une petite sangle pour emprisonner la cheville. Et puis une paire de sandalettes en tissu brodé ton sur ton. Je ne les porte que dans des situations où j’ai envie de magnifier ma féminité.

De les voir ainsi arrangées de façon cabalistique sur mon pas de porte me procure une sensation particulière : fantasme le plus romantique ou décorticage de méninges et leçon de logique rudimentaire et élémentaire.

Je ne sais pas qui a fait ça. La seule chose que je sais, c’est que vraiment quelqu’un l’a fait. Avant la visite, après la visite.

Une signature, un billet laissé à mon calcul, défiant ma raison et  mes possibilités d’analyse.

La première chose qui me vient à l’esprit est qu’il s’agit de l’œuvre de ma concierge.

Je n’imagine pas de prime abord que mes chaussures puissent faire agir une femme. Une femme aurait glissé un mot, aurait laissé une carte, un billet dans la boîte aux lettres. Une femme n’aurait rien tenté de dire avec des escarpins laissés là sur le palier parce que pas eu le temps de les ranger.

Mais une concierge, oui peut-être…

Je ne l’ai jamais croisée. Y a-t-il d’ailleurs une concierge dans cet immeuble ou la poussière est-elle laissée au bon soin du vent qui glisse de palier en palier entre chaque fenêtre gardée ouverte ?

Parfois, il me semble bien entendre sur le mode furtif que quelqu’un traîne dans les étages, y passe pour le plaisir de se coltiner chaque marche ou de faire claquer le bruit plastique de l’interrupteur.

Jamais je n’y ai -jusqu’à ces derniers temps- accordé d’importance. Mettant même sur la chose l’excuse de mon imagination et de mon peu d’habitude des bruits familiers du lieu. Ça fait clac parfois juste derrière la porte de chez moi.

Donc ma concierge,- ou est-ce mon concierge ?-, ma concierge est montée jusqu’à chez moi. Elle avait à balayer et mes escarpins de femme qui travaille uniquement du chapeau étaient là en pagaille sur son territoire.

Elle a pensé : « Faut qu’elle laisse ses chaussures là, pour m’empêcher de nettoyer. »

Elle a pensé : «  Je les jette ou je les déplace ? »

Elle n’a pas pensé du tout ; elle a déposé mes affaires sur le seul endroit du palier qui m’appartienne, le seuil.

Ma concierge serait arrivée à mon étage, se déhottant le panier qu’elle aurait comme un territoire de jeux, les mains accrochées à sa balayette et le menton caressant le ciment des marches. Balançant son popotin de droite et de gauche pour mieux accéder au rythme d’un nettoyage méthodique lui permettant de garder son élan.

Ou elle a la finesse des lianes. Vient jusqu’à chez moi sur ressort, grande sauterelle avec écouteurs et rock in the pocket. Et fait des quelques poils de sa brosse, les balais d’un percussionniste secoué.

Elle porte un foulard. Des rastas, une choucroute de chez Bardot, un casque de bigoudis, un bandeau fleuri, les derniers chouchous du soldeur d’à côté, des couettes, ou alors elle est comme moi… Oui, elle pourrait être comme moi, un peu teinte, un peu nature.

Ma concierge est montée sans que je le sache. Pendant que je glissais peut-être dans mon bain, pendant que je courrais les boutiques ou les cafés à la recherche d’un ami. Pendant que je dormais peut-être.

Et voilà. Elle est prête, ma concierge à poser un de ces actes qui font la création, un de ces actes qui ont le potentiel en eux de déplacer les ouragans. Comme le battement de l’aile du papillon etc.

Elle est là, à quelques respirations de la mienne, tripotant à mon insu mes pieds gauches et mes pieds droits pour en faire un message.

Elle en pose un dans un sens et puis l’autre juste à l’envers. Elle choisit de mettre l’autre paire dos à dos, se faisant la gueule et offrant à la maladresse, des lettres de finesse et de naïveté. De contempler son œuvre, on ne peut qu’imaginer le sourire beat et mutin qui a pu se peindre sur sa face.

A-t-elle ri ? Oui, a-t-elle ri de ce qu’elle avait fait?

C’est une mosaïque installée, comme un » cave canem » latin. Ici prendre garde : femme de plein pied, ou femme vivant sur un grand pied…

Ma concierge, dont je ne voudrais en aucun cas faire la rencontre, ni avoir la visite et qui s’installe chez moi en poète de rimes et de pieds.

Ma concierge, qui squatte mes instants libres, mes vagabondages intérieurs et me donnent à redéfinir sans cesse qui je voudrais voir peser de son doigt sur le téton de ma sonnette. Qui serait digne de mon envie, qui serait assez fort pour m’en faire le plaisir quand je ne prétends le plus souvent qu’à un hypocrite isolement.

Ma concierge soi-même. Brutale intrusion dans le labyrinthe des contradictions et mes idées reçues, mes fonctionnements monolithiques qui veulent que ce geste-là ne peut surgir que du croisement de la poésie et de l’humour, ingrédients qui ne lavent nullement les sols.

Texte : Anna Jouy
Image : trouvée sur un seuil de l’internet