Mots-clefs

cosaquecathare6

Après avoir pivoté sur lui-même, tournant maintenant le dos au point qui, à l’horizon, n’était plus le bonhomme vêtu de noir en compagnie duquel il avait cheminé jusque-là mais un point noir à l’horizon, sur fond de ciel levant, Jordi se remit en marche. Il espérait atteindre bientôt le château qu’on lui avait indiqué comme un refuge sûr pour le repos dont ses muscles endoloris ressentaient la nécessité. Il s’avançait au milieu de vignes qui, en cette saison, arboraient  une végétation abondante. On devinait, vertes encore entre les feuilles, les grappes qui donneraient à l’automne un vin délicat, comme il lui avait été donné d’en boire grâce à la bonté des paysans rencontrés sur sa route.

Le village qu’il s’apprêtait à traverser n’était composé que de quelques masures délabrées, éparpillées à flanc de coteau. Ce n’était pas vraiment un village, plutôt un hameau, entre pinèdes et chênes verts, esseulé, comme si on l’avait oublié ou laissé en plan pour construire ailleurs, dans un lieu plus sûr, moins exposé, un village doté, lui, de fortifications et composé de maisons dodues aux façades ouvragées. Au sommet de la colline, les hommes, avant de partir, avaient tout de même élevé une chapelle. Elle toisait les bâtisses vieillies par le vent, la pluie et l’usure naturelle du temps. Elle les couvrait de l’ombre frêle de sa croix.

Il s’était attardé, embrassant du regard l’édifice, modeste dans ses proportions. Il avait laissé courir ses doigts le long des parois et des colonnes. S’était approché jusqu’à sentir la pierre pour en déterminer le grain, la densité. Il avait appris à déceler les trésors cachés de ces bâtisses à la construction desquelles on avait apporté grand soin, science et dévotion.

Il fut frappé par la tête de bélier sculptée sur le chapiteau du pilier situé à droite de l’entrée. Un travail déjà ancien, supposa-t-il. La pierre s’effritait. Il avait été attiré par la manière dont l’imagier (1) avait représenté l’animal. Un trait, d’une extrême précision, qui frappait par sa vérité.

Ce n’était pas un animal mythique, imaginaire, ainsi qu’on en rencontre dans certaines écritures ou légendes, un de ces animaux dont les corps, noués entre eux, se confondent, se mêlent, s’échangent, jusqu’à revêtir une forme fantasmagorique, telle que jamais vous n’en rencontrerez dans les forêts alentour pour la raison qu’elle n’est pas de ce monde mais d’un, plus lointain, dans lequel il ne vous est pas donné de vous rendre, un monde hors de votre portée, inaccessible, un monde qui n’existe pas, ce n’était pas un de ces animaux aux formes informes que l’artiste avait représenté mais un bélier comme on en voit dans les troupeaux, en chair et en os, avec ses cornes retournées, prêtes au combat, l’oeil vif, acéré, prêt à bondir au moindre mouvement équivoque.

Ce réalisme, jamais Jordi ne l’avait encore rencontré dans les chantiers qu’il lui avait été donné de visiter en chemin. La tête de l’ovidé était enserrée dans un entrelacs de cordes ou de tiges d’un végétal quelconque, ornement d’une grande sobriété, comme si rien ne devait distraire le regard du spectateur fixé sur le sujet, lui faire obstacle de quelque manière que ce soit. Cette image, se persuada Jordi, tirait sa puissance de son dépouillement.

Les yeux de la bête étaient matérialisés par deux lobes énucléés, ajoutant à la retenue de l’ensemble, une pauvreté de style qui n’était pas le fruit de l’inhabileté du sculpteur, plutôt une volonté, de sa part, de conserver à sa représentation une expression minimaliste, comme si son but secret avait été d’aller à l’essentiel, sans détour ni faux semblant, sans bavardage intempestif et fâcheux, de nature à détourner du vrai.

A l’intérieur de la chapelle, Jordi fut ravi de détailler une autre œuvre représentant Saint-Martin à qui était voué l’édifice. Il s’agissait de Saint-Martin de Tours, à l’origine soldat romain qui, lors d’une ronde de nuit, avait passé son propre manteau d’hiver au fil de son épée pour le trancher en deux et le partager avec un malheureux transi de froid.

Jordi aimait cette légende selon laquelle, la nuit suivant l’accomplissement de ce geste de charité, Martin avait vu en songe le Christ en personne revêtu de la pelisse offerte au déshérité. C’est ainsi que l’on avait expliqué à l’enfant qu’il était encore le sens de l’Evangile selon Saint Matthieu dans lequel Jésus dit aux justes qui l’avaient vêtu alors qu’il était nu : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (2).

Il aimait ces paraboles qu’il se remémorait sans cesse et qui l’aidaient à se guider dans sa propre existence. Il avait appris à lire dans les Evangiles et les paroles de Dieu l’éclairaient en même temps qu’elles le rassuraient. Il avait remarqué que de telles paroles, il en existait pour toutes les situations auxquelles la vie le confrontait. En ce moment, il cheminait, solitaire, dans la direction d’une abbaye et se voyait dans la peau de ce Saint-Martin dont on dit qu’il quitta l’armée, abandonna son épée et partit à pied, à travers les campagnes, pour apporter aux hommes la bonne nouvelle du Ressuscité.

Il l’avait choisi comme modèle pour sa propre édification, attiré par la non-violence du personnage, pour le moins atypique dans une époque où le sang coulait à flots sur les champs de batailles, et son âme de bâtisseur car on attribuait à Martin la construction d’un grand nombre d’églises et d’ermitages sur son long chemin de pèlerin.

(à suivre)

(1)        Imagier : c’est ainsi qu’au Moyen-Age, on désignait les sculpteurs qui réalisaient les statues pour les églises.
(2)        Matthieu, 25-40.

Texte et image : Serge Bonnery