Nous publions la première partie de la trilogie de Anh Mat, « Retour au pays natal », dans laquelle nous retrouvons l’univers intranquille de cet auteur qui fait de la langue un véritable territoire d’exil. Un déplacement autant physique qu’intérieur qui provoque une littérature dérangeante fascinante, puissante.

images  et texte : Anh Mat
musique : Stewen Corvez

Une fois encore, ouvrir la fenêtre sur l’intérieur. Prenez place dit-il timidement. Y’a pas foule à l’embarquement, deux trois âmes errantes tombées ici par hasard, à bout d’insomnie… la plupart quitteront l’appareil en route. D’autres s’endormiront. Il n’y aurait personne que le film commencerait seul. Si M. s’obstine à publier des mots, des images, de la voix, c’est qu’il veut encore croire en une adresse fidèle, à l’écoute, adresse dont il doute toujours de l’existence : écrire est un acte de foi.

Il n’attend rien du retour, ni traces à retrouver, ni preuves à inventer. M. n’ira pas fouiller dans le puits d’une impossible biographie, non, il fera juste un film saisissant du présent en train de se trahir, un film suivant à son insu un personnage… et les fantômes de sa présence passée.

M. n’est pas pressé d’arriver. Il espère secrètement être retardé de quelques jours. Entre ici et là-bas, la tête à l’envers, sans jour ni nuit, engagé au couloir infini de l’errance, chaque pas est dépourvu d’angoisse. Le regard aveuglé par les néons des boutiques duty free, il joue à deviner l’origine des accents, des paroles furtivement saisies, et sans raison certaine, au plus fort du brouhaha des langues du monde mélangées, M. se sent enfin chez lui, apaisé.

Il passe les heures de transit ainsi, sans un mot, pas même pour dire bonjour ou merci, tout juste quelques hochements de tête. Serveurs et caissiers le croient probablement muet. Durant tout le trajet, M. ne lâche pas son livre de poésie, c’est là l’unique issue de secours où s’échapper, si besoin. Mais il ne l’ouvrira pas une seule fois, la présence du livre suffit, comme l’idée du suicide suffit, parfois, pour supporter l’existence qui continue de passer au poignet. Quelle heure est-il ? Saigon est déjà loin…

M. ouvre le hublot : ni ville, ni nuage, ni mer. Tout est noir, noir-yeux-fermés. Des tâches lumineuses aux couleurs innommables apparaissent, des phosphènes éclairent à présent le néant devenu espace. Sur l’écran du siège, la carte du monde parait minuscule. Plus il se rapproche du pays natal, plus il tombe dans l’abime qui le sépare de lui-même. M. ouvre son passeport pour vérifier qui voyage : il ne reconnait rien, ni la date, ni le lieu de naissance, ni le nom, même la photo lui est inconnue. L’identité vacille, les sens aussi…

M. tente en vain de revenir chronologiquement sur des évènements précis vécus à Toulouse. Mais toute tentative de remémoration chute dans un trou noir. Se parlant à lui-même, il tente de lutter contre l’oubli, s’accroche au peu de bribes survivantes, et par association d’idées, il tente de recueillir des traces d’histoire, des grains de poussières de vie. M cherche en vain des mots à déterrer du sable de ses yeux. À court de tout signifiant, la chaine de la moindre parole est aussitôt coupée au premier maillon, interrompue par un blanc. De lui demeure un flux, mais sans mot, l’expression n’est plus que langage de silences constellés dans le noir.

Derrière son masque de sommeil vissé sur les paupières, une odeur de café pénètre les narines, les voix des passagers se réveillent, hôtesses et stewards sont probablement dans l’allée en train de servir la dernière collation avant l’arrivée. M. reste immobile, tout geste est une épreuve, les membres sont lourds comme immergés dans l’eau. Une main le secoue par l’épaule. Mais comment bouger prisonnier de ce corps étranger, comment se faire entendre du scaphandrier dans lequel il hurle, hurle vers la surface, lui qui s’enfonce un peu plus dans l’obscurité…

« Sir… Sir ! Can you hear me ? Sir !… »

D’ici le ciel semble en guerre, lutte de corps gazeux, muscles de coton contractés, les nuages s’entretuent. Toulouse est encore invisible à cette altitude. M. amorce la descente sur son anonymat.

Une fois sorti de l’aéroport, M. ne réalise pas vraiment qu’il vient d’arriver dans un autre pays. Malgré la durée du voyage, il a l’impression de ne s’être déplacé que d’une rue à une autre, comme après un trajet en métro, pendant lequel il s’est peut-être assoupi. À croire que le monde semble plus petit à 40 ans, et que ce long voyage est finalement passé trop vite. « La prochaine fois je prendrai le bateau » pensait-il, « je prendrai le bateau comme l’homme dont je porte le nom. »

Oui M. porte le nom d’un mort, un nom volé il y a longtemps, sur une embarcation de réfugiés. L’ancêtre sans papier vola l’identité d’un certain Lý, mort de dysenterie cholérique, jeté par-dessus bord durant la traversée. La signature de M. porte encore son cadavre aujourd’hui. Quand le mort dans sa tête continue de parler, M. écoute inquiet sa voix hallucinée, retranscrit ce qu’elle lui révèle. Il essaie de la restituer du mieux possible, sans la trahir. Il lui arrive même d’errer toute la nuit, d’un pronom l’autre, à la recherche du mort à qui il a malgré lui usurpé l’identité…

Ainsi, son pays natal semble à deux pas du lieu de son exil. Le monde est-il une seule et même ville où chaque quartier parle sa propre langue ? La langue, c’est ce qui lui a sauté aux oreilles avant tout. Le français, partout, dans les rues, dans les bouches postillonnantes, hors des livres, des poèmes, absent du silence.

Il y a 15 ans (déjà ?) M. avait justement pris de la distance avec sa langue maternelle pour mieux s’exiler de lui-même. Il aurait tout aussi pu se retrouver sur un autre continent, et baigner dans une autre langue que le vietnamien.
On lui dit souvent, l’air ahuri : « Pourquoi tu as déménagé à Saigon ? Pour renouer avec tes racines ? »
Au début M. répondait « oui » timidement, pour ne pas avoir à répondre autre chose. Et puis avec le temps, il ne répond même plus, sachant qu’il n’est en rien venu au Vietnam pour des raisons familiales ou ancestrales… mais uniquement matérielles. M. n’avait jamais voyagé aussi loin, deux destinations s’étaient offertes à lui. M. choisit le billet le moins cher, voilà tout. La vie n’y était pas chère non plus, puis il y faisait chaud, il pouvait s’enfermer dans une chambre à 100 dollars le mois, sans rien faire de particulier, rien de contraignant, renouveler son visa à l’infini en payant un flic, avoir ce luxe d’être seul, sans devoir répondre à qui que ce soit, se séparer de toute communauté, familiale, amicale, nationale, se retirer là où toute parole est incompréhensible, là où être mis en demeure de communiquer peut être excuser par l’incapacité à parler la langue locale, il était donc désormais impossible d’imposer quoi que ce soit à sa pensée, à son corps. M. se sentait enfin libre et légitime de déraisonner, d’écrire, écrire à en détruire d’ennui l’usage du français, le découper en syllabes, dépecer ses rythmes, rendre ses sons silencieux, et faire de sa langue maternelle une étrangère à l’accent familier.

De retour à Toulouse, M. préfère marcher sans s’arrêter, car dès qu’il interrompt son mouvement, les voix de ceux restés à Saigon lui reviennent : « après tant d’années d’absence, ça va te faire bizarre ! Que d’émotions de revoir ta famille, et ta ville ! Mais comment as-tu pu rester ici aussi longtemps sans avoir besoin de revenir chez toi, en France ? C’est insensé ! »

« Chez toi… Chez toi… » M. se répétait ces mots comme pour persuader l’étranger qu’il était devenu. Avant de poser pied « chez lui », il aurait bien aimé retrouver un repère, une émotion à laquelle s’attacher, même une désagréable. Mais rien. Aux portes de sa ville natale, M. se sent comme un incroyant rentrant dans une église.

Texte : Anh Mat