IMG_5697

Elle part sans dire quoi que ce soit. La Twingo est garée devant le garage, elle ouvre son portable après avoir allumé une Philip Morris Bleue. « J’arrive j’ai bien cru qu’il ne me lâcherait pas, tu m’attends, tu as réservé une table ? »

On n’entend pas la réponse couverte par le bruit du moteur et de la radio qui passe U2 à fond.

Vers minuit, les amants sont allongés, ils fument une cigarette. Tu vas le lui dire ? dit l’homme.

Écoute, je ne sais pas, je pense que oui et puis dès que je le vois je ne sais pas comment le lui dire, les mots ne viennent pas. Bon je rentre il va encore falloir que je lui mente je n’aime pas ça… »

Séjour au Sénégal.

Une feuille de Baobab est tombée hier soir. Elle avait poussé sans bruit, comme toutes les feuilles de Baobab, elle avait vu arriver les paysans avec leurs bêches au long manche d’acacia, elle les avait entendus parler dans cette langue familière, rude, de leur famille, des toubabs qui se faisaient rares. Elle avait vu passer la hyène sarcastique, les fourmis chargées de brins de mil, elle avait entendu le chant des petits calaos à bec rouge. Le vent l’avait caressée, elle avait eu peur que le soleil brûlant ne la dessèche, elle s’était délectée des premières pluies. Elle avait passé de longues heures à attendre un ami, quelqu’un avec qui elle pourrait parler de toutes ces choses banales de son quotidien qui l’attachait littéralement à ce vieux Baobab centenaire. Elle savait confusément qu’il coulait dans sa sève, qu’elle était de passage, qu’il la nourrissait et qu’elle lui était nécessaire pour un temps. Elle était son oxygène, sa couleur, c’est elle, avec ses semblables qui lui donnaient, pour quelques mois l’occasion de chanter autrement. Les molécules qui coulaient dans ses veines lui transmettaient toute la mémoire de l’arbre sacré du Sénégal. Parfois, lorsque le soleil déclinait, c’était le moment qu’elle préférait, quelques hommes s’asseyaient sur un tronc d’acacia poli par le temps, au pied de l’arbre, juste au-dessous d’elle. Ils racontaient souvent une histoire, elle avait vite compris que c’était toujours la même et attendait les premiers signes qui l’annonçait. Après les salamalecs d’usage, lorsque le groupe était au complet soit six hommes et une femme sans âge, l’un d’entre eux, jamais le même, commençait.

J’aimais, lorsque je me souvenais de ce séjour au Sénégal, imaginer ce que pouvait ressentir la nature rude et généreuse de cette région éloignée du delta de Saloum. Mais ce sont les longues traversées en pirogue et les bivouacs qui retenaient mon attention.

Une touriste m’avait intrigué, elle voyageait avec une adolescente, un homme semblait les accompagner, un ami certainement. Elle paraissait triste, son regard évitait celui de l’homme, elle restait la plupart du temps silencieuse auprès de sa fille ou prenait des photos. Elle était belle, fine, son corps élancé était fait pour la nage, ses jambes nerveuses pour la course, ses lèvres pour l’amour. Je me disais que le temps était passé, les lunes et les soleils avaient poli son cœur, ses muscles étaient fermes.

Texte/Illustration : Jean-Claude Bourdet