IMG_6500

Je m’appelle Lara, j’ai treize ans, je suis brune, le teint mat, je souris sur la photo que mon père a prise, c’était en Espagne à Barcelone, nous y passions quelques jours, à Pâques, avec son amie. On distingue derrière moi la flèche de la cathédrale, ce monumental vestige de la folie géniale de Gaudi. Ce fut ma seule exigence, prends la photo face à la cathédrale, j’avais dit à papa. Il l’avait fait trop heureux que je lui demande quelque chose. Je faisais la tête depuis le matin, je ne voulais pas aller visiter Barcelone, je voulais juste regarder les dessins animés en espagnol. C’était rigolo d’entendre gros minet tenter de séduire titi, pour la manger bien sûr, dans cette langue si musicale, je connaissais les dialogues par cœur, et l’espagnol était facile à comprendre. Bref, il avait souri et s’était plié à mon exigence, son amie, elle était très belle et je l’aimais beaucoup, elle avait quelque chose d’instinctif qui apaisait papa et le rendait meilleur. J’avais insisté pour avoir un double de cette image, que j’avais imaginé presque pieuse, rassurante pour maman qui flippait dès que je partais avec papa. Il mettait bien vingt-quatre heures pour se défaire des recommandations ridicules de maman. Une fois passé, il redevenait assez spontané et trop heureux de partager ces moments de voyage et de découverte étrangères. J’avais donné la photo à maman en rentrant d’Espagne, en gage de notre bonne conduite à papa et à moi. Je l’avais vue la mettre précieusement dans le portefeuille noir avec celles de quand nous étions tous les trois en Italie. Je le savais, je fouillais souvent dans son grand sac jaune, très vif ; vulgaire disait Emilie, sans vraiment vouloir dire du mal, maman répondait qu’il lui plaisait comme ça, que pour rien au monde elle s’en séparerait. C’était papa qui le lui avait offert, il y a quelques années, sur un coup de tête, ou de colère, exaspéré par ses jérémiades, elle le poussait tout le temps à bout, alors il cédait à un caprice impérieux.

Cette fois, malgré la couleur de genet, ou à cause d’elle, ils aimaient cette flamboyance du printemps, il avait donc acheté ce sac chez Lancel, hors de prix.

Je ne sais pas ce qui se passe, j’ai brusquement froid, une humidité glacée envahit le portefeuille, les autres photos se blottissent contre la mienne, à se coller.

Je ne sens plus les soubresauts de la bicyclette qui semblait jusqu’alors voler sur la piste inondée. Le silence, maintenant épais comme de la glue, me fige dans une attitude bizarre, j’ai l’impression très désagréable d’être abandonnée. Heureusement que papa et maman me tiennent bien fort dans leurs bras glacés de papier photo en Italie, là tout près dans l’autre poche du portefeuille.

Pierre se penche, il tend une main épaisse, aux veines saillantes de bucheron vers cet obstacle jaune qui lui barre le chemin. Le contact poisseux lui déclenche un frisson de dégout qu’il surmonte pour soulever le poids mort du sac abandonné.

La veille, Jeanne n’a pas voulu rentrer de la plage, celle de la base de Bombanne, avec les autres, elle a fait comme d’habitude, rien qu’à sa tête. Elle se sait contrainte par ce qu’elle considère, avec, son comportementaliste, comme une compulsion, un TOC.

C’est quasiment automatique, dès que quelqu’un, dans un groupe, semble vouloir imposer ou même seulement proposer une décision, elle le contredit sans réfléchir, à partir de ce moment, elle ne s’en sort plus. Les conséquences de ce qu’elle considère maintenant comme un trouble du comportement – c’est moins angoissant de le penser ainsi que comme le symptôme d’un conflit inconscient dont il faut des années d’analyse pour, dans le meilleur des cas, se dégager – ont plus d’une fois été désastreuses.

Ce n’est que ce matin, en cherchant son Avlocardyl, béta bloquant anti hypertenseur, prescrit par son endocrinologue, depuis qu’elle a une hyperthyroïdie, qu’elle a réalisé que son horrible sac jaune fétiche avait disparu. Panique. Respirer. Ne pas s’affoler. Je viens de réaliser que toute ma vie, confiée, bien inconsidérément à cet énorme, informe, tissu mou, hideux, je le sais bien, est peut-être perdue quelque part. Où ? Sur la piste c’est certain ! J’y vais.

Je m’appelle Daisy, je suis minuscule, dix centimètres de technologie pure, non je ne suis pas un sex toy, je suis ce qu’ils appellent une clé USB, j’étais dans ce sac dont la couleur m’échappe, depuis environ deux semaines. Je ne suis pas certaine que sa propriétaire se souvienne du geste, à Roissy, de cet homme halé, vêtu d’un costume gris clair Armani, élégant quoi, elle aurait dû le remarquer mais elle était affairée à déboucher une bouteille de San Pellégrino qui lui résistait. L’homme, il s’appelle Andrew Mc Lakanal, il est Irlandais, branche armée de ce qui reste de l’IRA, a profité de l’inattention de cette jolie Française, elle est jolie quand elle veut, pour me laisser tomber dans cet informe tas remplis d’un bric-à-brac invraisemblable.

Sur la grande table de la terrasse, les objets s’étalent, officiellement pour les faire sécher, en réalité, Pierre assouvit deux penchants très forts, la curiosité et une petite vengeance contre cet obstacle à sa course. Le pincement de culpabilité et de gêne à étaler l’intimité d’une femme qu’il ne connait pas ajoute la pincée de piment qui excite son imagination. Il a l’habitude de révéler les secrets les plus obscurs, ceux dont ses personnages n’ont même pas conscience, mais là, quel instant de bonheur infantile, il est le maître qui commande aux choses !

Flash spécial ! Un terroriste irlandais vient d’être abattu à l’aéroport de Roissy au moment où il tentait de monter à bord de l’airbus A420 de British Air Way en destination de Melbourne, Australie. Il s’agissait d’un dirigeant de la branche armée de L’IRA, bien connu sous l’identité de Patrick Andrew Mc Lakanal.

Les choses ne sont pas aussi simples.

Pierre, une fois l’examen du contenu du sac effectué, appelle au numéro qu’il a trouvé dans le portefeuille, une voix féminine lui répond.

« Oui, je suis bien Jeanne Ruisterfield, vous avez retrouvé mon sac, oh ! Mille mercis, je peux passer le prendre ce soir, à quelle heure ? »

Vingt minutes après, une femme, sonne à la porte d’un appartement de la rue Fondaudège à Bordeaux, un pull rouge dessine une silhouette sportive, ses gestes sont un peu brusques, elle est seule.

 
Texte/Photo : Jean-Claude Bourdet