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J’entame alors un dialogue intérieur très intense, un désir réprimé de lui écrire, de lui dire l’importance que ses textes, poétiques, théoriques, ce que je découvre de sa vie, prennent alors pour moi. J’imagine lui parler de ces sentiments de solitude et de souffrance, restés si longtemps sans mots, muets, seulement éprouvés, de lui dire combien je m’identifie à son écriture poétique et à ce qu’il en dit, en particulier dans Clarté sans repos et dans Description du mensonge, bien que la première rencontre avec lui, dans la librairie Olympique à Bordeaux se soit faite avec Passion du regard.

J’ai envie de lui dire combien je l’ai senti proche d’un livre de Roger Vitrac : Connaissance de la mort.

Ce dimanche matin s’annonçait long et ennuyeux. Les images du film tournoyaient dans la tête de Pierre, celle de l’actrice quand elle regardait son amant. Le regard était d’un sombre orageux qui ne laissait paraître que la passion et l’envie, pas le désir, une envie brutale de dévorer la bouche de l’homme. Une envie directe de l’avaler, de le gober d’un mouvement brusque de la tête. Le bruit ne fut d’abord qu’un grondement pareil à celui d’un hélicoptère, ceux de la protection civile qui passent parfois en direction du CHU. Il n’y prêta pas plus d’attention qu’à la vieille chatte qui venait de s’allonger sur le divan.

Bob Dylan chante, comment s’arrêter à quelques phrases déployées en éventail agité, l’air chaud de l’après-midi laisse les perles de sueur s’énerver sur le front décharné de l’homme, une lutte s’engage, la ride ciselée de l’aplomb du sourcil gauche est bien engageante mais la goutte roule dévorant le toboggan de l’aile du nez et attaque la partie supérieure de la commissure des lèvres.

L’inachevé de l’écriture est désespérant, une lettre oubliée, une photo jaunie, une mèche blonde, objets épars, reliques enfermées dans l’obscurité de son cerveau.

Épuisé, vidé, sans mémoire, plus d’imagination, Pierre est comme le caillou anguleux de ses poèmes. Acéré, à vif, il a nagé trop longtemps à contre-courant, marché dans le sable du Ferret, le vent d’ouest lui gifle le visage, le petit matin l’engloutit dans un cauchemar glacé.

L’écriture de Russell Banks est illisible, penchée à droite elle dessine des collines et des torrents de montagne ce matin. For B. comment parler de l’émotion de cette dédicace, elle se glisse sous les lettres d’imprimerie du titre du livre, elle touche presque la phrase rituelle Roman traduit de l’américain par Pierre Furlan, l’écriture penchée à droite est illisible, une suite de collines tourmentées ou le tracé d’un torrent de montagne.

J’ai vu un film très touchant. La caméra fixe suit les dessins de plans de Gaza, des tentes, on aurait dit des tentes d’indien d’Amérique. Puis, la voix, celle d’une vieille femme, une des premières habitantes du camp. Elle nomme toutes les familles qui s’installent autour de leur campement de fortune. A un moment elle dessine un chemin, d’un trait frêle il coupe en deux le camp qui se couvre de carrés. Ce sont les maisons construites à l’emplacement des tentes. Elles semblent entourées d’une limite, emprisonnées dans une modernité qui se termine par un mur invasif. Une sorte de cancer de la peur qui vient diviser deux peuples, briser une cohésion, fille de l’adversité et de l’exil.

L’écriture était frêle, je le disais du tracé des plans, maladroite. Des hommes et des femmes dessinaient leur village, leur quartier.

La salle, froide, en bord de rail, qui accueillait ces images était silencieuse, captivée par la simplicité et la profondeur de ce qui se montrait.

Des mines de plomb, sur de grandes pages blanches, dessinaient l’espoir et la vitalité d’une lutte intemporelle.

Texte/Illustration : Jean-Claude Bourdet