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pour les cosaques - le visage

Clémence a regardé partir la voiture qui emmenait son mari et Perrine la plus jeune de leurs enfants vers le lycée, l’internat, est rentrée, est montée dans la chambre désertée, a fermé un tiroir, redressé un coussin, a tourné un peu, s’est assise devant son métier, a regardé l’ouvrage commencé, soupiré, s’est levée.

Elle a décroché dans l’entrée sa canadienne, enfilé ses bottes, enfoncé ses cheveux dans un bonnet, entortillé une écharpe, est sortie.

L’air lui a semblé plus froid, s’est engouffré en elle jusqu’à la faire haleter, lui mettre larmes aux yeux, elle a enfoncé les mains dans ses poches, relevé son col de fourrure, remonté l’écharpe devant sa bouche, a regardé la lisière du bois, image tremblante dans le blanc glacé.

En avançant, en traçant son chemin dans la blancheur de la neige, a senti un plaisir calme monter en elle, la réchauffer. Le bois s’est refermé sur elle, l’a enveloppé dans sa pénombre sans bruit ni odeur, une neutralité magnifique, avant que peu à peu son ouïe s’affine, qu’elle prenne conscience d’un craquement, d’un léger bruissement de l’air, de la chute d’un petit paquet de neige, blancheur glacée étincelante dans un rayon de lumière filtrée entre les branches.

Elle a rejoint une sente et la suivie… s’effaçait la peine – un peu surjouée pour se teinter d’auto-ironie – de constater que la plus jeune de ses petiotes gagnait un début d’indépendance, s’éloignait, elle a passé l’étape de la vieillesse qui l’effleurait, encore légèrement, juste assez pour réveiller en elle un désir d’insouciance, d’élan, et puis son pas s’est alenti quand elle est arrivée à ce qui en fait rodait sous ce début de détresse, la solitude à deux… Se confronter, sans fin, à l’indifférence, légèrement hostile parfois, qui s’était installée entre elle et lui, Guillaume, adoucie encore de mélancolie, ces derniers jours, par la présence de ces jeunes vies.

L’air se faisait plus doux, presque tendre, entre les arbres, son visage se détendait, son désir de liberté, d’indépendance l’accompagnait. Un rayon de soleil s’est frayé un chemin, est venu poser une tache brillante sur la neige devant elle. Elle s’est arrêtée au centre, un sourire lui est venu au souvenir d’un nom, sourire un peu triste au souvenir d’un renoncement, et puis s’est secouée, elle ne pouvait plus mettre une image sur ce nom, et celui qui le portait avait disparu depuis si longtemps qu’il pouvait être mort ou avoir perdu toute trace de la fantaisie, la calme révolte qu’elle avait aimées…

Elle a repris sa marche, plus lentement, imaginant un départ, une autre vie, finissant par y croire, à préciser ce qui devenait un projet, jusqu’à penser, un peu avant d’arriver au coeur du bois, au bord du petit étang gelé qui était son ami, qu’il ne lui restait plus qu’à en faire choix.

Debout à la lisière, regardant la surface de glace sur laquelle les branches posaient des taches mouvantes, elle a pensé à lui, son mari, s’est exaltée, juste en un éclair, en s’imaginant libre, en a eu honte immédiatement. Elle restait là, songeuse, regardant la glace, les ombres, et lentement, comme si elle émergeait peu à peu du fond de l’étang, l’image de Guillaume est montée à sa rencontre, s’est immobilisée sous une fine couche de glace, l’a regardée.. et lui est venue l’idée de sa propre solitude. Une ombre, branche ou nuage, a fait trembler la bouche sous la glace, lui a donné un sourire tordu et elle a senti que comme toujours elle y répondait.

Elle a secoué la tête, l’image s’est effacée. Elle a cassé un rameau, s’en est revenue en le faisait danser lentement devant elle, disant adieu à ses rêves, pensant avec une grimace, sans vouloir si arrêter, que le souci de ne pas priver ses filles de leur foyer n’avait été sans doute qu’un prétexte…

Texte et photo : Brigitte Celerier