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Depuis le temps que je le connais, Samuel reste pour moi un sphinx, une énigme. Peut-être parce qu’il est avant tout un être de fuite. Sans cesse il s’esquive. Keep your distance : cette expression le résume à merveille. Je préfère rester discret, me répond-il, un sourire énigmatique aux lèvres, quand je lui pose une question qu’il juge indiscrète. Et il y en a un paquet qu’il juge indiscrètes. Son jardin est un vaste secret. Par exemple, on ne sait toujours pas où il habite. On ne le voit que chez l’un ou chez l’autre, pour prendre l’apéro ou pour dîner, puis on sort tous ensemble dans les bars de Belleville et de Ménilmontant. Il n’a jamais invité chez lui quelqu’un de la bande. On sait juste qu’il vit seul a priori quelque part à l’Est de Paris, du côté des Lilas, de Montreuil ou de Bagnolet. Peut-être dort-il à l’hôtel. On ne sait pas. Je déménage souvent. J’ai toujours été un nomade, m’a-t-il dit un jour que je cherchais à en savoir un peu plus sur sa vie. Son culte du secret est devenu un sujet de plaisanterie entre nous, ce qui le laisse impassible quand on l’évoque en sa présence. J’aime qu’il préserve ainsi ses zones de silence et je ne suis pas le seul à envier son exil intérieur. Samuel exerce sur notre petite bande une séduction sans égal, et l’ascendant qu’il a sur nous semble le laisser indifférent. Je crois qu’il fait partie de ces êtres d’exception entourés d’amis écriveurs qui sont là pour les raconter. Un jour que je lui parlais de son art si subtil de garder les distances, il m’a répondu : C’est sans doute parce que je m’invente sans cesse une autre vie. Difficile de connaître le degré de sincérité d’une telle réponse dans sa bouche. Poussant l’art de l’esquive à la perfection, il a toujours cette allure de celui qui s’en va. Un soir d’hiver, très tard, que j’attendais avec lui à une borne de taxi du côté des Batignolles, il s’est arrangé pour refermer hâtivement la portière du taxi dans lequel il venait de s’engouffrer, de sorte que je ne puisse pas entendre l’adresse qu’il indiquait au chauffeur. Je me souviens d’ailleurs ne même pas avoir aperçu la tête du conducteur dans le noir et d’avoir alors eu l’étrange impression que le taxi n’était conduit par personne. Notre ami fait route en solitaire. Quand il n’est pas en soirée habituellement entouré de faux rebelles et de révolutionnaires de salon que, par esprit d’ironie, il s’amuse à déstabiliser, il semble intouchable. Dès qu’il n’est plus en représentation comme il dit, il s’enferme dans un monde que nul ne semble pouvoir pénétrer. Quand j’ai le grand privilège de me retrouver seul avec lui dans l’appartement, de partager ne serait-ce qu’une heure son intimité, il me fait pénétrer insensiblement dans une atmosphère de Rivage des Syrtes où le familier devient stupéfiant :

Fenêtre ouverte sur l’interzone qui borde le périphérique. Clarté diffuse dans l’appartement éclairé par les trois couronnes de projecteurs au-dessus de l’échangeur de Bagnolet. Les lumières de la circulation dansent sur les murs du séjour et au plafond. Nos corps assis côte à côte comme deux sentinelles silencieuses. Le vin léger dans nos verres éclaire encore un peu plus la nuit. Depuis cette tour de nulle part, nous guettons les signes qui parfois se répondent dans la pénombre. C’est une attente dense, une attente sans désœuvrement. Pourquoi partir ? me demandes-tu soudain, être en partance suffit sans doute. Toi si plein de solitude me fait découvrir l’art de la conversation. Une conversation lente, intérieure, baignée d’accords mineurs, entrecoupée de silences et qui mine de rien fait grandir l’intelligence. Attentif à chaque mot que tu prononces, tu construis tes phrases à voix basse, comme si tu les écrivais. Lorsqu’il est très tard et que tu as un peu bu, il t’arrive aussi de dire des choses étranges. Semblant alors absent à toi-même, tu parles par saccades. Les bouts de phrases qui, au bout de l’épuisement, sortent de ta bouche ont un rythme heurté, ce qui donne à peu près ça : Tous nos morts tombent | en morceaux on essaie de pas mourir | c’est tout on se tient | bien droit on sait | si on trébuche on s’affale | direct dans la poussière après | impossible de se relever chaque jour | on essaie des vies d’échapper | à l’ordinaire on prend les cachets pour | pas s’écrouler mais constamment | on meurt faut faire avec | l’humide faire avec la boue et retrouver | un peu la rage les fêlures celles | qui aident au rêve. Tu marques une pause. J’entends ta respiration précipitée. Puis tu reprends d’une voix très douce, presqu’en chuchotant : Comment localiser la blessure | initiale la petite déchirure qui ouvre à | ce qui brûle ce qui résiste ce qui | persiste en nous ?  Je ne réponds rien. J’ai appris à garder le silence. Avec toi, les échanges les plus remarquables se font souvent en silence. Durant ces intervalles féconds, à la fois intenses et étrangement longs, j’ai l’impression de rêver en ta compagnie, c’est-à-dire de partager avec toi le même rêve. On est alors tous les deux seul ensemble.

Depuis quelque temps, Samuel tient un discours que je ne lui connaissais pas, un discours convenu qui a tendance à m’agacer. Lui qui remettait en cause le système jusqu’à la rage, lui si proche d’une vision de gauche du monde adopte désormais, sur certains points précis, un point de vue proche du libéralisme économique, notamment lorsqu’il parle du « mal français », concept cher à la droite depuis plus de quarante ans. Comme beaucoup, il estime que les Français ne s’aiment pas assez, que le reste du monde les fait constamment flipper. La pensée dominante semble lui avoir grignoté une partie du cerveau. Un sentiment de honte perdure dans ce pays depuis la défaite de 40, m’explique-t-il encore une fois. C’est insidieux, ça se passe de façon souterraine. Regarde : à la radio, à la télévision, dans les journaux, ça discutaille à l’infini. Beaucoup de Français veulent que plus rien ne bouge. Y a plus grand-monde prêt à se battre pour une liberté plus grande. Ils sont si déprimés qu’un bonheur simple, un bonheur sans arrière-pensée, ne semble plus possible pour eux… Alors faudrait qu’on ait le courage de fuir ce pays devenu si mesquin et si étriqué. Ça serait notre petit héroïsme à nous, de s’extraire de toute cette terre grasse et lourde qui nous colle aux basques depuis si longtemps. L’empêchement qu’on ressent en étant ici, c’est ça qui devrait nous donner la rage de nous barrer au plus vite pour explorer d’autres horizons. Des Français repliés sur eux-mêmes, réfractaires au changement… Quand je lui fais remarquer la proximité de certains de ses propos avec ceux des libéraux, il finit par me dire, légèrement hésitant mais gardant son sourire moqueur : Va savoir… peut-être qu’avec le temps je suis devenu plus accommodant avec les idées d’en face… Après un silence, il ajoute : désormais j’essaie aussi d’échapper à tout dogmatisme. Je fuis les dévots de tous bords… C’est vrai aussi que, quand on n’a plus le dedans en fusion, on a tendance à vivre davantage dans la nuance… Sans doute pour ça que je barbote maintenant comme je peux entre deux pôles. La voie est étroite car la connerie est grande des deux côtés ! Comme d’habitude, Samuel aime conclure par une pirouette. Il a gardé son esprit sarcastique qui, chez certains, passe pour de l’arrogance. Mais je pense qu’au fond il n’a pas tant changé que ça, mon ami, c’est juste qu’avec le temps on perd quelques plumes, la rage initiale disparaît, et l’on passe tout doucement de la nostalgie à la mélancolie.

 

Texte et vidéo : Gwen Denieul