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Il n’y a pas de ville, pas de canal. Ce qui coule ici, c’est du temps monotype, je veux dire à l’unique figure. Ce masque de bouleau, de gazon rongé de sécheresse, de glycine jaune automnal. J’attends cet incident, ce moment incongru qui voudra bien s’arrêter chez moi et nourrir ma tête. On m’a dit de chercher la paix. Elle est là, consciencieuse et béate, la bouche ouverte, le regard un peu fixe, le corps tranquille sous la couverture. Je respire cette sérénité. Je suis dans la contemplation des heures, une abstraction de gestes, un ramassis d’immobile. Je suis dans le présent.

Pas de ville aux mille visages, aux histoires enchâssées de femmes et d’hommes qui s’aiment, se fuient, se cherchent et se trouvent. Pas de soupiraux dans lesquels disparaissent les mots et circulent les oublis. Pas de chien, de chat maigre, de cacatoès dressés sur des fils électriques. Pas d’immeubles comme des livres avec leurs chapitres, leurs nouvelles brèves ou interminables. Madame X qui monte au troisième, voir Z Les-gros-bras. L’agent de nettoyage qui a trouvé cent balles ce jour en vidant les poubelles. Pas plus que les Durand, courbés sous le poids de la tyrannie de leurs enfants-rois, désespérés de servitude.

La mer est loin, les bateaux aussi grands que Saint Marc à Venise, ne dépassent pas les collines. Même la montagne et ses aventures aiguisées au silex est invisible.

Non. Simplement, la fenêtre a de beaux rideaux, quelques pâtés de mouche, des reliques de pluie et de doigts passagers. Dehors est à l’abri de toutes les aventures, lui aussi.

Écrire, j’y pense souvent comme à un voyage, une randonnée parmi la vie, parmi les vies. Je ferais partie alors des expéditions essentielles. J’écrirais, parce que ce serait ma part d’humanité, ma présence. J’écrirais pour faire l’état des lieux d’une existence, d’une saison, d’une année dans la ville, aux crêtes de l’océan ou au bastingage de l’Himalaya. Le monde serait mon grand dictionnaire, mon lexique et j’userais, je limerais le vocabulaire. Jusqu’au feu.

Ici, on parle de jour blanc comme un brouillard à flanc de neige. Ma main dans l’air ne suit aucune courbe, aucun relief. Et mes yeux se lassent d’enfoncer la pâleur, pour n’y trouver que des nappes du dimanche et des serviettes pliées façon colombes.

Je ferme les yeux. A l’intérieur, c’est noir. Je suis une cave, je suis remplie de mon ombre. Je vois là-dedans, dans mes tuyaux langés de pansements et de coutures, une cité de vieux grigous et d’anges saqués de jute. Je vois des pavés, des rigoles de pluie et de fontaines. Des places énormes écartelées entre des clochers de garde, des mâts dressés et des chapiteaux. Je vois des escaliers, des puits qui se vissent dans les pharynx des maisons, des gradins, des marchés aux cochons et des types ivres de désir et de puanteur. Je ferme les yeux, pour ces nuits ouvertes, ces villes fortifiées, et là, je mendie à grandes mains, une histoire, la suivante, ma vie ancienne pour mon livre futur.

Le présent n’est rien. Il fait de moi un assis. Je ne sais qu’en faire. Par chance, il me reste l’obscur, qui est aussi l’absent. Le rêve qui est l’ailleurs, un voyage où je me rencontre et m’apprends dans chaque personne et chaque image.

 

Texte et dessin : Anna Jouy