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L’homme s’est refermé. Pourquoi est-il ici? Il se souvient qu’il est arrivé là, la première fois un peu par hasard. Parfois, on peut marcher comme ça sur d’anciens chemins, comme si, là où on avait été, il y avait quelque chose d’abandonné, une marque, un objet, une clé et qu’en refaisant le parcours, on allait le trouver ce quelque chose et que tout serait plus clair, plus facile. Que le monde serait moins obscur, et qu’on saurait pourquoi… Il s’est arrêté là parce que la rue paraissait une énorme tranchée dans une forêt de bâtisses, une artère dans la jungle des bétons. Et de la suivre des yeux ou de se laisser glisser tout le long de cette échine, il percevait quelque chose d’ininterrompu et de très vieux en même temps. Peut-être plus simplement le vent, un vent régulier et fort arrivant du continent, qui s’engouffrait parfois là et que cela bruissait et chassait et que c’était sur sa table harmonique quelque chose de vibrant d’un plein de nostalgie sans explication aucune. Il venait là, avec souvent l’idée qu’il allait se passer quelque chose, que c’était un rendez-vous. Mais aucun mot n’était jamais venu l’éveiller. Quelqu’un avait dit qu’il avait perdu quelque chose, que son cerveau ne fonctionnait plus tout à fait. Il voulait être là. Il ne demandait rien de plus. La raison lui était égale. Pour un poème ou alors une doléance, un dépôt de plainte à remettre à un guichet de complaisance. Il avait cette sensation de brandir, d’agiter des révoltes illusions : une secousse, un tressautement simulant l’action, un spasme à peine volontaire même, le réflexe du mort qui crache son dentier, sous l’effet d’un petit souffle. Ou alors un grand vide.

Ça résonne aujourd’hui encore mais ce n’est rien. Il trempe la main dans l’ombre. Autant chercher le souffle dans un orage. Il fouille et brasse sa mémoire, c’est une prise sans miracle où ses doigts ne saisissent rien. Trempe la main, le bras, jusqu’à l’âme, draguer le fond de ses vases obscures. Toucher et reprendre le filet de parole qui est tombé un jour comme une goutte blanche dans le thé. L’irréparable liquide. Une mesure immense d’empêchements, d’impossibles devoirs devant laquelle par défi, par orgueil, pour narguer le trou noir jeté sous ses pas, il s’applique sans succès. Ça disparaît aussitôt, du fluide d’eau, de noir et d’air.

Il se lève. Il faut qu’il aille se coucher. Le temps pour lui tourne à l’envers. La nuit a été rude. Maintenant que la lumière est là, il va pouvoir se reposer et s’allonger. Il faut rentrer, boucler sa tâche.

Dans sa chambre, il ferme les yeux. Il repasse les phases du soir, comme s’il cherchait à quel moment il aurait voulu tout lâcher et s’écrouler et qu’il n’a pas pu le faire, comme si maintenant il était temps de s’en donner le droit et la raison. Sur le ring, le monde tourne, tourne… Il saute au rythme de ses semelles, les poings bien serrés, les poings qu’il monte devant ses yeux, qu’il projette, qu’il lance comme des boulets rouges dans le ventre, les épaules, dans le corps pantomime de l’adversaire. Il faut se battre et sauter et revenir et tourner et danser, en frappant sur le tambour humain de ses mains très serrées. Ne jamais les ouvrir, ne jamais céder du terrain, ne jamais lâcher cette prise qui est en lui, brûlante.

Il ne sait plus pourquoi. On lui a dit que son cerveau avait valdingué, qu’il avait dansé comme un vaisseau sur la mer. Que la nausée qui l’habite partirait sans doute un jour… Mais quand ?

Il s’en est encore une fois bien sorti mais combien de combats mènera-t-il encore ?

 

Texte et dessin : Anna Jouy