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toits

Je compte les toits. Il y en a cinq entre mes deux fenêtres, cinq plans inclinés rouges. C’est la première fois que je me rends compte que mon ciel a des escaliers en tuiles.

Ailleurs, d’autres montent là-haut par des branches, par de la haie vive, du verger mal peigné. Il y en a qui doivent marcher à plat longtemps, les gens du bord de mer, les gens du bord de pré. Le ciel ne fait pas partout la même révérence et ne présente pas toujours la même échelle.

Cinq plans inclinés sur lesquels il faudrait sauter, qu’il faudrait enjamber, que je devrais grimper.

Cinq plans gelés encore chaque matin. Véritable glissade, toboggan de terre cuite, de mélèze ou de pierre. Le très haut ciel ricoche de charpente en charpente et je me sens comme l’araignée tombée dans la baignoire, agitée , inutile varappeuse de laque et de vernis. Oui je glisse et reste à terre.

C’est le sort des gens de village, des citadins aussi. Nous sommes condamnés à devenir couvreurs, des poseurs de tuiles, des emmerdeurs peut-être. Journellement, on lève la tête, on évalue son ciel. Encore des pièces, de la brique, encore un gradin à clipper dans celui de la veille. On ne voit pas son faîte. Le ciel parfois s’approche, parfois recule. Il pleut aussi de nombreux jours où on ne fait rien pour l’azur et rien pour l’avenir. Le ciel s’échappe par les cheminées, il moutonne arrogant, du mirage de chauffage.

Il y en a cinq pour moi, cinq marches immenses, longues raides. De l’inclinaison du vivre à soixante degrés. Je peux crocher mes doigts dans les prises d’ardoise, me scier les phalanges dans le mors des pierres, je ne monte guère.

J’ai beau lustrer les bardeaux de l’aplat de mes mains, je recule chaque jour, je rentre en ma fenêtre. Le ciel c’est pour demain et encore peut-être.

Et puis il y a toi, une autre épaule pour l’en-deça, une colline prête à porter des enfants, comme des sacs à dos du côté des nuages. J’entoure ta taille de mes jambes, j’empaille mes bras à ton cou. J’ouvre la main sur le soleil. Si simple alors d’aller au ciel.

 

Texte et dessin : Anna Jouy