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Trouver les mots qui ravivent les sensations, la formule qui me fera à nouveau ressentir cette brûlure au cœur qu’autrefois j’aimais tant faire durer. Capturer quelque chose de vivant avec les mots de l’enfance. Retrouver la langue d’enfance, faire entendre l’enfance, voilà ce que je cherche à faire. Écrivant, je redeviens petit garçon. Je tente de ranimer les marionnettes du théâtre de mon enfance. Au bout de mes longs petits doigts, elles faisaient rire toute la famille. Écrivant, je fuis la lumière crue du réel. Au milieu de la nuit, je cherche la langue dans laquelle je pourrais m’enfouir comme on s’enfouit sous terre. Écrivant, j’aimerais trouver refuge dans le ventre de petite maman. Enfermé dans ma chambre d’écriture, je frissonne comme lorsqu’enfant je descendais l’escalier sombre qui menait à notre cave toute en longueur. Je tâtonne dans le noir vers un lieu que sans doute je n’atteindrai pas, mais la tâche que je m’assigne est de m’en approcher le plus possible. Je ramasse les miettes de ce qu’il reste d’humain en moi. S’en contenter pour le moment, me dis-je. Toujours il m’a fallu inventer pour comprendre ce que je vis. Alors je rêve d’un long récit tissé de la vie des autres, d’une fiction m’approchant du réel, creusant le réel, d’un grand roman comme expérience directe de la vie. Avec les miettes de moi et des autres j’inventerai d’autres existences, sèmerait d’autres graines. Ce sera comme jardiner sous la lune.

Accroche-toi l’écriture pour ne pas mourir tout à fait. Pour l’instant, tu n’as pas le souffle suffisant pour composer un long récit, alors contente-toi du fragment. Dépouille-toi de toi-même et ne garde que le nœud compact, le poing dans le ventre. Ne te paye pas de mots, Léo, ne cherche pas l’épate. Écris avec les morceaux d’inconnu que tu portes en toi. Écris ce que tu ne sais pas. Écris ce que tu ne comprends pas. Reste dans le doute, l’inquiétude, le tremblement. C’est là que ça brûle plus. Écris là où ça vacille et, au moment de perdre l’équilibre, jette-toi dans le grand bain ! Écris comme si tu te jetais à l’eau et que tu ne savais pas nager. Joue ta vie. Jette les dés. Mélange les cartes. Laisse faire le hasard. Tout est possible, Léo, la vie naît d’elle-même. La nature aveugle s’exprime d’elle-même. Elle n’est ni hostile, ni bienveillante, tu sais. Elle se fout du petit être plein d’orgueil qui cherche le point de déséquilibre, et c’est très bien comme ça. Tu verras, au bout d’un long temps d’attente, les mots-miroirs s’accompliront. Ils couleront les uns dans les autres et deviendront musique.

Léo est agité. Son corps est assis depuis plus d’une heure devant l’ordinateur et il n’arrive à rien de bon. Ses phrases existent à peine. Tous les mots qu’il écrit glissent comme sur une toile cirée. L’instant d’intuition le laisse en suspens au-dessus de la table de travail. Comment s’approcher du noyau compact, opaque, qui fascine tant ? Comment attraper cette petite chose fragile, qui hante mon esprit depuis si longtemps, sans l’écrabouiller ? Écrire sans tuer la langue. Je vais devenir barge à naviguer comme ça dans l’obscurité. Il me faut trouver en moi quelque chose de neuf pour continuer la route. Léo pose sa tête entre ses mains, décroise les jambes, se force à sourire. Déjà 38 ans. Il n’est plus si jeune. Il avait besoin de quelque chose qui le remette en mouvement, alors pourquoi ne pas revenir à l’écriture, s’était-il dit durant une nuit d’orage et de grêle il y a déjà un an. Mais ce soir, il n’est plus sûr de rien. Il allume une clope, tire fort dessus, l’écrase nerveusement, et puis, tout au bout d’un long moment de silence et de vide, des sons commencent à sortir de sa bouche. Léo veut les débusquer, en garder la trace. Sa main tape quelques mots sur le clavier, les premiers qui viennent. Il n’est jamais anodin d’aligner des mots sur un écran, se dit-il. Il s’agit de se battre avec le peu qu’on est, lutter à mains nues contre ce qui dessèche. Écrire contre l’effacement. Chercher des phrases qui, disons, contestent la mort, ou qui, du moins, rendent l’idée de disparition moins douloureuse. J’aime la pauvreté de ces 26 petits caractères qu’on agence comme on peut pour tenter de sauver quelque chose de l’oubli. Léo lève la tête, se masse la nuque, regarde dans un demi-sommeil le mur bleu nuit sur sa droite. La pièce est uniquement éclairée par l’écran de l’ordinateur. Léo aime la vie nocturne, la vie cachée qu’il s’invente. Cette nuit, il a peut-être réussi à attraper quelque chose. Je n’ai pas encore baissé les bras, pas dit mon dernier mot. Alors vraiment il sourit.

 

Texte et vidéo : Gwen Denieul