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pastille 2

Vers treize-quatorze ans, au C.E.S. de Beaumont sur Oise, la conseillère d’orientation –ai-je jamais su son nom ?-  aura été la dernière personne à me conseiller de faire une seconde C plutôt que A parce que mes résultats en maths le permettaient. Il me semble qu’au cours de cette année de troisième je voulais être journaliste – je le formulais ainsi – parce que ce métier semblait réunir le voyage et l’écriture. On ne dit plus C.E.S. mais collège, conseillère d’orientation mais Co-psy, il n’y a plus de seconde que générale et la première C est devenue S pour « scientifique », la section A est devenue L pour « littéraire » mais c’est à peu près tout ce qui a changé – la section S est toujours « la voie royale » à tout. Je me rappelle le choc d’Antigone d’Anouilh avec Mme Dameron : ainsi, il existait une héroïne qui voulait dire non et qui le disait. Cette année-là, je voulais dire non à la seconde C et j’ai dit oui. Je fais toujours Antigone avec mes troisièmes. Parfois, je suis tentée par d’autres textes – Assoiffés de Wajdi Mouawad par exemple – mais je reviens toujours vers elle, non par confort mais parce qu’il me semble que les élèves doivent sortir du collège avec cette lecture, au moins. Avec plus ou moins de bonheur. Je découvre vraiment mes élèves de 3e avec cette séquence, menée différemment d’une année sur l’autre. Cette année, ça marche bien, j’ai plusieurs Antigone dans la classe qui sauront dire non au moment voulu – mais qui le veut ?

Je n’en veux pas à la conseillère d’orientation si j’ai mal tourné, après. Les oiseaux n’ont pas  besoin de conseillère pour s’orienter.

 

Je m’étais promis avec ces pastilles de ne pas trop accumuler les souvenirs liés aux profs. Mais la conseillère d’orientation à l’époque n’avait pas le statut de prof me semble-t-il – petite pirouette qui n’abuse personne. Je ne peux m’empêcher de me retourner vers cette période. Sans nostalgie ni aigreur. Brève uchronie : Je dis non à la conseillère d’orientation et je fais comme prévu une 2nde A5 qui me permet d’apprendre une troisième langue vivante. Je deviens reporter de guerre et mon audace me réussit jusqu’à ce que la témérité prenne le dessus. Je meurs dans la région du Rojava, au nord de la Syrie, en même temps que trois combattantes kurdes de l’YPG (Unités de Protection du Peuple). En voyant ma photo (front buté et sourcils froncés – où ont-ils dégoté cette image ?) et l’annonce de ma mort sur les réseaux sociaux, la conseillère d’orientation se dit que je n’ai pas changé et qu’elle me reconnaît bien là.  Elle porte un pull grisaille.

 

Anna Schygulla aura été la dernière personne à s’appartenir. Petite fille – quel âge a-t-elle exactement ?, elle s’est perdue dans une rue de Munich. Un passant lui demande à qui elle appartient et la petite fille a cette réponse simple, lumineuse comme une évidence : « à moi ! ». Élevée dans la religion catholique, elle perd la foi à travers la conscience critique. Très malheureuse, elle perd le sommeil, devient insomniaque. Elle découvre que le soleil est un dieu qu’elle peut encore adorer. Ses cheveux gris lumière quand elle raconte à la radio.

Quel que soit l’espace
où le rêve passe
il faut à la grâce
la liberté…

chante-t-elle dans le documentaire « Hanna Schygulla, quel que soit le songe »

 

Parcourant les notices biographiques d’Hanna Schygulla, je me demande si j’ai rêvé tout ça. Pas le temps de prendre des notes en voiture, la radio allumée. Peur d’oublier, je répète en boucle trois ou quatre mots pour les noter quand la voiture ne roulera plus : « appartiens » « à moi » « soleil » mais je n’écoute plus la suite. Plus tard, aujourd’hui peut-être, réécoutant l’entretien de « La Grande Table » du 19/02/18, je retrouve l’anecdote – je n’ai pas rêvé – qui répond à la question de la journaliste « En quoi avez-vous toujours cru ou cessé de croire ? » ; « On m’a raconté quand j’avais cinq ans… dans la rue, pas très loin de chez moi… À qui appartiens-tu ? – À moi ! … Je suis le centre… un petit pois … mais le centre de tout un univers en moi » Après, la perte de la religion, du sommeil, «  et après, j’ai trouvé un nouveau dieu païen, le soleil… tu commences à fondre, à t’effacer dans une sorte de chaleur… les limites n’existent plus ». Hanna Schygulla n’éprouve aucune nostalgie pour les années 70. Plus que l’actrice, la muse/égérie de, c’est la femme et l’artiste d’aujourd’hui que je trouve merveilleuse – me suis-je jamais appliqué à écrire le plus neutre, le plus sèchement possible ? Hanna dit nous « enfants des coupables » avons bu notre « lait noir » et de citer Paul Celan. Je le répète, sans italiques et sans guillemets, Hannah Schygulla est merveilleuse.

 

Texte : Christine Zottele
Photo : Philippe Marc
Hanna Schygulla : https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/speciale-berlinale-acteurs