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« Ne vous inquiétez donc pas du lendemain. Car le lendemain aura soin de lui-même. »

A chaque jour suffit sa peine (immense)

Et l’on dira que faire entrer dans un esprit une vallée remplie d’ossements relève de l’impossible. Que la mémoire n’est rien. Pas plus durable qu’un dessin sur Télécran. Déjà une histoire d’écran.

On est tous devenus des ossements desséchés. Au mieux  de la chair et de la peau par-dessus. Mais il n’y a pas d’esprit là-dedans. Juste des molécules stupéfiantes  qui soufflent sur des morts. Pour qu’ils revivent. Mais rien. Ils ne se relèvent pas. Au mieux ils crèvent sur le trottoir. Ensevelis par la neige.

Tous des villes en ruines. Les yeux rivés sur des applis. Pareilles aux troupeaux consacrés puis sacrifiés.

C’est donner au monde frelaté la substance limpide de son être. Mais ils s’en branlent. Tour à tour simples géométries numériques, immenses addicts.  Morts ou désaffectés. Coquilles vides.

Le corps humain projeté dans les systèmes mathématiques.

Ce qu’on imagine encore est hébergé dans les clouds. Ces trucs artificiels. On ne choisit plus son habitacle. Des « corps mouvants et tristement volontaires de mollusque. »

Tellement fragiles. Mais on oublie ça en se mêlant, comme de l’argile, à des pixels et des magic pills. Cette alliance inhumaine. Tous ces royaumes-là prétendent se substituer à la vie. Mais sans le secours d’aucune main.

On brise le fer, l’airain, l’argent et l’or. On s’offre en sacrifice et on crève bien avant l’âge.

Voici l’histoire de Belschatsar.  Voici l’histoire d’une génération. Ou plutôt non. Pas son histoire. Son temps suspendu.

Son arrogance ressemble à des ailes arrachées. Il est cloué au sol. Debout sur ses pieds. Ses pieds dans des baskets Nike. Le modèle Air Max de 1993. Son corps est musclé, mais anéanti en même temps. Livré au feu de l’impuissance. Et de ses déplacements incessants.

Sa domination est une domination qui ne passe pas. Comme un règne impossible. Il se heurte à trop de choses. L’esprit troublé. Les visions dans sa tête effrayantes et vaines. Ici, finirent les paroles. En tout cas celles qui atteignent le sens et qui délivrent.

Il fit d’abord dans la ville une journée de marche. Ce qui était finalement assez rare. Il se leva. Se couvrit d’un jogging Unkut. Le Pioneer noir. Et, ne renonçant jamais à son ardente colère, il arpenta la méga-cité pendant des heures. Cette appartenance lui était préférable à la vie.

« Je fais bien de m’irriter jusqu’à la mort ».

Il a cherché un lieu pour planter sa haine. Un corps à affronter. Un corps qu’il aurait pu laisser déchaussé et nu. Il aurait ri des gémissements laissés derrière lui.

« Rase-toi. Coupe ta chevelure. Rends-toi chauve comme l’aigle »…Son crâne est dissimulé sous une casquette Ralph Lauren.

Il consacre son temps à broyer les heures. Plusieurs nations sont rassemblées en lui. Puis contre lui. Elles ne comprennent pas ses desseins. Elles ignorent même ce qui a pu les rassembler ainsi. Il les détruit de fond en comble. A moins que ce ne soit l’inverse.

De la ville, il n’entend que les injures qui s’élèvent avec arrogance contre les frontières. La dévastation en ligne de mire.

Perdu sur le bord d’un monde en train de disparaître. Le loup d’un soir qui ne garde rien pour le lendemain. Il ne connaît rien. Pas même la honte. Elle est devenue un produit d’appel.

Ce délire collectif touche à sa fin. Les plus vieux, même les plus rebelles et souillés, s’en tirent mieux. La mémoire encore présente de cet avant analogique. Puis ils ont baigné dans cette fête numérique inouïe. Quelque chose comme une explosion de liberté sans précédent. Ça a tout foutu en l’air. Tout est devenu, presque du jour au lendemain, possible et surtout disponible.

Belschatsar a finalement retrouvé, en chemin,  des amis. Ils ne vont nulle part. Combattre leurs nations invisibles.

« La ville sera prise. Les maisons seront pillées. La moitié de la ville ira en captivité ».

Parce que forcément cette liberté est de plus en plus contrôlée. Elle a fini par faire tellement peur. Les temps sont devenus comme un tremblement de terre permanent. Frappés par une sorte de châtiment d’Égypte. La célébration n’offre plus que des sacrifices. Même les marchands disparaissent.

Le poids de la nuit après l’explosion de toutes les murailles. Après la création de cet espace si libre où plus rien n’avait de prix. Où tout semblait possible. Où tout l’était en effet. Cela a duré quelques années. Des années saisies d’une très grande joie. On n’a pas compris tout de suite que cette révolution  ne serait qu’un instant. L’étoile a  tant brillé qu’elle aura aveuglé.

La troupe se dirige justement à l’aveugle.

Puis, comme de faux prophètes, ils portent le flambeau d’une lumière violente. Celle qui éclaire le royaume virtuel en déroute. Livré au seul juge populaire, aux financiers invisibles. Son froid glacial ne dérange pas la bande en mouvement qui, habituée à ce climat de l’après, ne semble pas en souffrir.

On dira plutôt que ses membres n’ont pas conscience d’être en souffrance. Comme jetés loin d’eux-mêmes par un bombardement d’une intensité inouïe. Le corps entier dans la géhenne et ses tourments orphelins. Les dégâts sur l’esprit sont d’ores et déjà considérables. Atteint d’une perte de sens. Victime de tous ces fragments à l’origine douteuse. Dignes successeurs des mass-médias. En tellement plus redoutables.

Impossible dans ce déferlement numérique de discerner les signes des temps. Ça n’a pas toujours été comme ça. Au début on pouvait même discerner l’aspect du ciel. Ça ressemblait à un miracle. La planète semblait déliée dans les cieux. Elle fut quadrillée de câbles et de fibres pour se découvrir et comprendre. Mais les disciples tombèrent sur tout ça. D’abord saisis  d’une grande frayeur, ils ont ressuscités des morts et infiltrés cet espace.

« Êtes-vous encore sans intelligence ? »

Ou plutôt l’êtes-vous encore assez pour vous extraire de cette vision incrédule et perverse qui a suivi de près le miracle ?

Ce n’est pas dans le royaume des cieux que rentrent les jeunes gens siglés  de marques streetwear.

Mais dans un palais de l’économie encore mondialisée et connectée. Belschatsar, qui vient tout juste de recevoir une alerte sur son smartphone, va y récupérer la paire de basket qu’il a commandée et personnalisée en ligne.

L’expression de cette liberté numérique  infinie était tellement rattachée à des entreprises occidentales et libérales que leur affaiblissement signe aussi celui de la démocratie. Comme un ver dans un fruit, les modèles autoritaires ont pénétré les réseaux sociaux occidentaux puis les ont retournés et manipulés. Pour en faire des armes invisibles contre des valeurs détestées. La revanche historique s’est emparée de la révolution internet. Le Roi est nu. Pris de court dans sa course folle à  la domination économique il a d’abord négligé le danger. Puis il a recours désormais à des armes identiques. La censure est la rançon de plusieurs décades d’opportunités quasi absolues. A présent la paranoïa règne en maître et son règne s’annonce violent.

« Alors on vous livrera aux tourments. »

Pour ce qui est du jour et de l’heure, ça n’a pas d’importance. De toute façon plus personne ne se souciait du jour et de la nuit.

« Que voulez-vous me donner et je vous le livrerai. » Ce se résumait à ça. A des échanges comme des occasions favorables. Un putain de cirque permanent. Et des paroles dépourvues de sens. En apparence. Ce genre de paroles, on le sait, préparent toujours de grands bouleversements.

La paire de basket est remise à Belschatsar. Parfaitement emballée dans une boîte aux armes de Nike ID. Il s’en empare. Puis s’écroule, le sourire aux lèvres. Sans avoir eu le temps de comprendre ce qui se passait derrière lui. Une lame de 10 centimètres dans le dos.

« Tous répondirent : qu’il soit crucifié. »

Avec la paranoïa c’est une ère nouvelle qui s’ouvre. Une ère dangereuse qui s’éloigne promptement des grandes joies de l’innocence. La garde entre dans la ville numérique. Elle s’écroule dans l’espace libre.

Mais tout n’est qu’un reflux. La mer se retire avant un Tsunami. Elle revient toujours plus forte et plus loin. Ainsi va la technologie.

Texte : Yan Kouton