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Ceux du côté cœur de la maison

Ils sont entrés dans la maison. Lui ou elle. Les deux peut-être. «Ce bordel partout» Les invendus de poussières, les encombrants, les délaissés, ces trucs qui ne se remarquent qu’après être revenu d’un long voyage. «Mes affaires». Ils sont entrés, ont parcouru les escaliers, les chambres. Ils ont probablement soupiré de déconvenue. «Elle est bizarre, cette voisine». Ils ont ouvert sans doute quelque armoire, tenté de découvrir le secret des sous-sols.

Je ne peux que l’imaginer puisque je dors ailleurs et qu’ils veillent ici sur le ramassis de mes ombres, comme si quelque chose du foutoir pouvait manquer demain à l’appel. Je les vois tourner la clef, pénétrer doucement dans le silence mortier des pièces à l’abandon. Quelques heures  après mon départ, à peine un jour. Ils ont pris le parti de bien faire les choses. Ils ont dit qu’ils garderaient, c’est donc qu’ils garderaient. Ils seraient les vigiles de l’absence. Et du loin de ma villégiature, je ne m’inquiète déjà plus. Je m’abandonne à mon tour. Je n’ai-je crois- jamais rien eu, jamais rien possédé, je ne suis même plus moi-même. Et tandis que de presque inconnus entrent dans ma maison,  ici de parfaits intrus investiguent à la lampe d’orage mon corps qui s’enferme dans ses désordres.

Mes voisins ont regardé, ont fouillé ou trouvé mais cela n’a pas duré. Bientôt, il n’y eut plus que la poubelle qui sentait, plus que la soif des plantes, que les coulures des vitres. Bientôt, il n’y eut plus  que cette grisaille absorbante des carences. Je n’y étais pas, et ces choses laissées là dans des postures circonvenues se raidissaient de plus en plus dans les couleurs identiques des semaines et des mois.

Ils entrent encore, la porte claque maintenant, elle chasse en un mouvement le soupir tissé des araignées du chagrin. Je ne suis toujours pas revenue. Ils frappent les tables, charrient les tiroirs, vident les chasses. Ils passent fort, comme des épouvantails acclimatés tentent des grimaces sur le front ridé d’un champ pillé. «Oh! Le royaume de cette fofolle pour un oiseau!».

La maison dort, hypnotisée chaque jour dans l’apparence des pierres. Ils veillent sur elle. Ailleurs, j’efface un à un les objets de l’appartement. Je n’y pense plus. Je n’y suis pour personne. Ailleurs, d’autres vigiles en blouse blanche vident le pot de chambre, nourrissent à la seringue le chat de ma gorge, tirent la table à roulette, déroulent mon bavoir. Ils savent qui je suis, déglinguée, poussiéreuse et sombre, une demeure insalubre.

Mes voisins prennent soin du dérangé de mon endroit. Promis juré, rien ne sera déplacé, jeté, rien ne bougera. Tu seras ici comme chez toi, quand tu reviendras.

Mes infirmiers ratissent l’imbroglio de mon envers. Promis juré, tout sera bousculé, rincé, épuré. Tu ne seras plus comme avant quand tu partiras.

Et moi  ni là-bas, dans les porte-manteaux des absents, ni ici, locataire d’un corps de bâtiment ruineux, j’apprends le nomadisme, cet art non pas de ne pas demeurer mais de ne pas s’enraciner. Dire que j’ai de merveilleux voisins  mais que c’est à une corneille que j’ai attaché mon ombre.

 

Texte et image : Anna Jouy