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noir sur blanc

Tu me l’as dit: il y a des jours de pierres et des jours de sable. Mon ciel n’a pas d’importance, il est placide et invariablement bleu. Ma terre par contre…

Pour moi, qui viens d’un pays d’azur, de gris, de noir et blanc, l’essentiel se saisit dans l’atmosphère et ses couleurs. Dès le lever du jour, je le scrute. Toute ma journée s’organise et se vit selon les intensités du nuancier céleste. Pique-nique, voyages, humeurs, vêtements, ajournement d’affaire. Tout, passe par le crible de ce qui se dessine en-dessus de moi.

Je suis une tête en l’air. Et toi, les pieds sur terre.

Tu es arrivé par la mer pourtant. C’était quitte ou double, un élément dont ni toi ni moi ne savons rien. Soit un sol en séismes, soit un ciel miroir trompeur. C’était un terrain instable, qui se fracassait sans fin en poussières blanches. C’était un ciel tombé par terre, lourd et absorbant, un ciel sans aile.

Tu m’as dit, cette eau a ouvert tant de fois la bouche. Il n’est sorti d’elle que des paroles menteuses. Les miens l’entendaient appeler, je suis le chemin de ta liberté et de ta richesse. L’autre côté t’attend. Mais l’eau aime nos chairs noires. Elle en nourrit ses secrets effrayants. Sur ma barque, j’ai vu les yeux comme des bulles, de mes frères me regardant passer, j’ai pleuré.

Elle était mon rêve d’enfant. Je voulais goûter ce sel. J’ignorais que des humains avaient versé des larmes pour charmer des gamins. J’agitais mes pieds dans la mousse des vagues. Je me couvrais de ce ciel tombé comme une flaque de bonheur. Et quand je la regarde maintenant, je ne vois que l’étendue du monde qui appelle, l’horizon qui est la ligne de fascination de mes rêves. Autre part, ailleurs, là-bas.

Quand tu fus ici, je te vis, tête basse, fouillant de ton regard notre terre goudronnée. Tes yeux erraient dans les herbes rares, les déchets abandonnés partout par nous autres. Assis, tes mains tenant ta tête, tu fixais je ne sais quoi qui aurait dû être là et qui n’y était pas. Tu regardais ce sol qui ne livrait rien, ces étendues vertes d’herbes dont la langue t’était étrangère. Tu cherchais sur le pays ces lignes écrites par le soleil sur le sable et les cailloux. Il n’y avait rien à lire ici, aucun avenir entre des craquelures, aucun futur dans les vagues figées des dunes.

Ton pays aride inscrit des choses de longue durée dans la chair de la pierre, des phrases éternelles ou de vies d’homme. Le mien griffonne sur des pages de ciel l’éphémère, il ne grave rien d’important. Nous jetons nos mots en l’air. Le lendemain, nous ne savons plus ce que nous avons dit. Quelques nuages sont passés, un peu de vent. Et le sol depuis longtemps n’a plus de parole. Malade, il ne murmure que des sons uniformes, des rengaines de monoculture. Plusieurs fois par an, on lui coupe la langue. Nous nous levons chaque jour pour déchirer les pages d’hier. Et tristement, je me tiens à ce ciel velléitaire.

Tu me l’as dit: ma terre écrit l’histoire de ma faim, de ma soif. Les temps futurs liront les poèmes du désert , ils sauront ma souffrance. Quand tu traverses mon pays, c’est mon âme que tu parcoures, ces rides, ces bosquets rares, ce manque dans les crevasses du sol et les touffes perdues du blé qui meurt.

Tu me l’as dit: ton ciel ne retiendra rien de vous, qu’un nuage mélangé épais et silencieux.

Et maintenant quand le matin est gris, je crains ta prophétie. Que comprendront nos fils? Qu’avons-nous à dire? À partager?

Qu’avons-nous à remplir des feuilles, écrire encore et encore avec cette frénésie des bavards, quand nous le faisons sur des matières sans racines, sur le papier dégradé de quelques nuages. Nous n’avons sans doute plus rien à dire et encore moins à transmettre. Ici mon écriture lentement, inexorablement, se confond avec la buée, s’alourdit un instant et tombe, illisibles gouttes sur des fenêtres lisses et imprescriptibles.

à ceux qui cherchent ici une vie meilleure, que Noël vienne

Texte : Anna Jouy
Photo : Un migrant africain sur la route qui mène au col de l’Echelle, entre la France et l’Italie. RFI/Alice Pozycki