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Ça fait maintenant huit mois que Léo et Sarah sont rentrés en France. Et voilà, ils n’ont plus un kopeck. Arrive un jour où la réalité se résume à ça. Léo sent bien qu’il perd son temps à se raconter toutes les nuits des lambeaux d’histoires, pourtant il aimerait tellement accomplir quelque chose de valable avant l’extinction des feux. C’est comme s’il traînait dans les rues de Paris avec un flingue rouillé à la main. Combien de coups me reste-t-il à tirer ? se demande-t-il, qu’est-ce que je vais pouvoir bien faire pour sauver ma peau ? C’est durant une énième insomnie qu’il comprend que la partie est vraiment finie. Dans le charmant désordre de leur chambre glaciale, au centre du silence d’une nuit d’hiver, il entend au loin une sirène de police passer à vive allure. Fini de jouer, se dit-il, le proviseur vient de siffler la fin de la récré. Fini aussi les errances sur les pistes, les mouvements à l’horizon, les extases du couchant, les souffles, les voix, les odeurs. Il y aura toujours cet instinct de conservation qui nous fera préférer la routine à l’aventure, le confort à l’âpreté. On arrête d’inventer sa vie par lâcheté, et puis tout simplement parce qu’on a peur de tomber dans la misèreL’infini des possibles derrière toi, me chuchote le très vieil enfant au milieu de l’obscurité. T’aurais aimé rester indéfiniment dans le vague, le vaporeux, mais t’as la faiblesse de faire le choix de la sécurité. Maintenant tu vas entrer dans une vie étroite et grise qui n’en finira plus. Sans doute ne pouvais-tu pas faire l’enfant toute ta vie.

Léo a finalement trouvé un poste de chef de projet informatique dans les transports publics. Il a été recommandé par un de ses anciens profs qui l’avait à la bonne. Après deux ans de vagabondage, il s’en tire plutôt bien. Il est de nouveau du bon côté du bâton. Depuis qu’il s’est remis à bosser, le dialogue avec la petite voix s’est intensifié. C’est comme si les heures d’obéissance au bureau fortifiaient le monstre caché. Celui-ci menace même parfois, à la fin d’une longue journée de travail, de dérégler les gestes mécaniques du salarié modèle. Léo n’arrive plus à empêcher les tremblements de son corps. Dès qu’il n’est plus sous contrôle, l’autre à l’intérieur de lui s’exprime. Léo est alors obligé de serrer la mâchoire pour ne pas cracher des insultes. Il a beau tenter, pour son travail, de réincorporer le je convenable, tout le jour ça remue très fort à l’intérieur. Au début, le vieux locataire se contentait de squatter un recoin du cerveau de Léo. A présent, il a envahi de vastes zones de l’hémisphère droit avec l’assurance du propriétaire. Il est juste là, derrière ses yeux. Il lui suffit de baisser les paupières pour qu’il lui parle. Ne cherche pas à rejeter la faute sur quelqu’un d’autre. Par tous les moyens tu t’empêches d’être libre. Tu vas le payer cher, je peux te le dire. Regarde l’état de ton cerveau. Amnésie totale. Ta tronche d’ahuri se vide de la lumière du passé. Tous les miroirs que t’as hantés ont maintenant disparu. Il reste quoi de tes désirs de grand large et de découvertes ? Micros et caméras n’ont fait qu’une bouchée des fantômes cachés derrière les voiles. Léo a l’étrange impression que toutes ses pensées particulières, qu’elles soient dévastatrices ou fortifiantes, viennent de son frère d’ombre. Les contradictions que ses phrases lui révèlent sont autant de points de tension. Laisseras-tu encore longtemps trembler ton corps ? Tu ferais mieux de capituler entièrement. Ils vont te massacrer de toute façon. Il a besoin de lui quand il étouffe, besoin de son extrême acuité qui parfois borde la folie. Et maintenant, qu’est-ce que je pourrais bien te dire ? Alors voilà, t’es merveilleusement libre, le visage aux étoiles… et tu te sens atrocement seul. Désolé, mais je crois que tu t’es planté sur toute la ligne. Tu vas te remettre à ramper puisque tu n’as réussi à toucher personne avec tes bouts de phrases. Oui, tu vas te remettre à ramper pendant un certain temps mais je sais que tu es le gars rusé et que tu n’as pas dit ton dernier mot. Mon ciel particulier m’a trahi, écris-tu tranquillement dans le carnet à spirales qui ne te quitte plus. T’as toujours eu un faible pour les formules définitives. Alors, si je peux te donner un conseil : laisse un peu reposer les choses. Laisse agir le temps avant de relire tes étranges compte-rendus de mission. Le temps est l’unique allié des écriveurs de ton espèce.

Après les nuits d’insomnie, je glisse enfin dans le sommeil, et c’est durant une brève rencontre que je distingue, dans la pénombre d’un couloir qui ressemble à celui de la maison de mon enfance, mais où les reproductions aux murs ont été remplacés par des miroirs, les traits de son visage. Ils sont durs, aiguës, marqués à la fois par la fatigue et l’obstination. Et il y a le feu de son regard, une lueur noire vacillante qui me fixe méchamment. Tu te demandes comment survivre au milieu de tels prédateurs. Tu parles de destruction en douceur des individus. Arrête donc de te plaindre, vieux frère. Arrête de raser les murs et dépêche-toi de vivre ! Donne-moi envie de rester encore un peu dans ton crâne. Je me souviens, tu disais qu’il fallait aimer sans cesse et tenter autant que possible d’être aimable. Tu répétais aussi : l’étonnement jusqu’au bout, et même l’émerveillement jusqu’au bout. Malgré les doutes, malgré l’angoisse et la douleur, le sang doit continuer de circulerAlors secoue-toi, Léo, c’est tout de suite ou jamais. Regarde par la fenêtre. Sors profiter de la brève éclaircie. Y a pas une seule seconde à perdre. Redresse ton corps devenu trop douillet et dépense-toi à ne plus compter. Fouille ! Creuse ! Explore ! Avale ! Recrache ! Crie ta chanson ! Bats-toi de ton mieux, bats-toi sans relâche pour tenter de sauver rien qu’un instant avant que tout ne s’effondre. Ils t’ont laissé pour mort mais ils ne t’ont pas dégommé. Comme tout bon boxeur, tu as appris encaisser.

Texte et vidéo : Gwen Denieul