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Mettons-nous d’accord sur le mot « voisin ». Selon mon expérience, le voisin est un être non choisi qui vit une partie de ma vie par un effet d’osmose interterritorial imprescriptible autant qu’intolérable. Le voisin et moi, avons mathématiquement une intersection commune faite de bruits, d’odeurs, de conversations et de panorama grand format sur la vie de l’un et de l’autre. Si le voisin tond son gazon ou fait un barbecue, je participe à cette activité d’une manière ou d’une autre. Sans que ce soit de mon choix ou de mon accord, de mon incitation ou encouragement, le voisin agit et entame bruyamment ma vie de sa scie et me rase les oreilles gratis.

Le voisin n’est pas un ami, bien qu’il puisse l’être aussi comme un ajout et une complexification des ensembles croisés de nos existences. S’il est un ami, ce n’est pas du fait d’être mon voisin, soyons clairs.

Il y a le proche voisin à respecter, à ménager, à fayoter soigneusement afin de préserver son retranchement d’intimité et de confort social. Et puis il y a le voisin du fond quartier. Dont vous ne savez rien si ce n’est qu’il a une passion pour les modèles réduits d’avions à moteur, ou des fillettes nerveuses et conquérantes, ou encore une recherche esthétique exigeant de lui le versement régulier de cailloux blancs ou noirs pour couvrir tout son terrain d’une mosaïque imberbe.

Entre le proche et le lointain, se tient le voisin bricoleur qui boutique olé olé sur de la bagnole mais qui est bronzé espresso et le cheveu blanc en pompon de crème sur le crâne. Lui je l’entends, son accent de la Basilicate, son rire roulant des rrr de moteur Bugatti ou Fiat et sa manière de tutoyer le voisinage avec des flacons de Chianti aux heures de l’apéro. Trop loin pour que je boive un coup, pas assez prêt pour être un ami. Pas de chance !

Je comprends la notion de voisin d’une expérience bien lointaine. Ma chambre de fillette dans cette HLM, était contigüe à celle d’un vieillard assez terrifiant, je ne saurai dire pourquoi. Il était fermé sec à double tour, la moustache lui faisant un cadenas jaune et gris sur la bouche. Je le vois avec son gilet, ses godasses de marche cloutées de grosses lunes d’acier, maigre tremblant. Un vieux de légende, de conte, un ancien ogre remis des affaires. Il ne saluait personne. On lui devait le respect. Et dire qu’un simple mur de carton-pâte me séparait fragilement de ce tas noueux de poils et de vielles laines ! C’était mon voisin de chambre au fond ! Il devait tout entendre, tout saisir et tout prendre de mes rires de gamine, de mes histoires, de mes bêtises. Et tandis que je voulais me laisser aller à des rêves gentils, de la bleuette d’amour, quelque chose me réveillait sans cesse, me rappelant à la veille et m’empêchant de dormir. C’était l’horloge du vieux qui faisait entendre chaque quart d’heure ses gongs. « Ne t’endors pas petite ou je vais te manger ! Ne dors pas, reste éveillée, sois sur tes gardes ! Si tu fermes les yeux et ne m’écoutes plus, je passerai ce mur et ce sera la fin du temps. »

J’ai appris les heures, et les quarts et les demies. J’ai appris à rester en alerte. La nuit ne commence que quand les voisins ronflent.

 

Texte et dessin : Anna Jouy
Cette interprétation féroce et grimacière du voisinage n’est que pure fiction littéraire, naturellement