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curry

Il y a les voisins de devant, ceux de côté et puis il y a les voisins de derrière. Cernée je suis, c’est un fait. Mais par derrière c’est autre chose, c’est comment dire, délicat voire menaçant. Lâche quoi. Mon dos se terminant de manière naturelle, à chaque bruit, je frissonne de toute la jolie haie qui nous sépare.

Mes voisins d’arrière-train sont multiples, expansifs, immodérés. Ils sont innombrables tout simplement. Jamais pu déterminer avec exactitude combien d’âmes abritait cette carrée rose bonbon avec un balcon pastiche péplum et odyssée. Je crois voir passer une grand-mère en sari que revient une jeunette gracieusement emballée elle aussi. Elle entre dans la maison et tiens donc, voici maintenant une matrone violette qui secoue au grand air un panier à salade. Soudain des gamins délicats comme des brindilles de bois brûlé sautent partout sur la mini pelouse. Un homme-chat sorti tout droit d’une mafia asiatique, sombre et impitoyable prend le sens du vent en grognant des moustaches. Une nouvelle femme dodue à souhait sort des victuailles à n’en plus finir. La menace se précise.

Elle met à rissoler des viandes ou des légumes, des épices fortes et parfumées tandis que fumote un rice cooker sur le bord de la terrasse.  Les choses se gâtent : ça sent bon, délicieusement bon, affreusement bon. Un pays de saveurs et de rêves qui emberlificote mes lilas et détourne mes dahlias et pois de senteur, comme de vulgaires mineurs sans la moindre défense. J’ai beau beurrer mon petit œuf au plat, le supplice des odeurs des cuisines voisines est inévitable. Un curry, des gingembres, du safran, des cannelles, du piment, des girofles, le curcuma, le coriandre, du cumin. Un grand bal de senteurs attaque mon cerveau, noie en trombe mes glandes salivaires et inonde comme un gaz moutarde, mon estomac aux abois. Ces gens, ah ! les crapules ! cuisinent dehors, accompagnant toujours ce rite de blablas hauts et forts, une mélodie incantatoire digne d’un opéra, bruyant, joyeux, gueulard. Ils cuisinent sous mon nez, – enfin presque- me mettent hors-jeu dans le top chef du quartier mais mangent tout cela dedans, chez eux, enfermés, invisibles et sans partage !

Alors, comme un nuage exotique, un pet d’azur et d’ailleurs, les odeurs s’éparpillent et s’en vont, me laissant un brin dépitée et morgueuse trancher d’un coup sec le soleil levant de mon œuf au plat.

Un brin d’intégration que diable ! Et alors quoi ? Notre « asile » ne vaudrait donc pas un Biryani ou Kottu Roti ? Je garde bien, moi, une fondue Gerber au congélateur pour le jour où nous négocierons un pow-wow de quartier !

 

Texte et dessin : Anna Jouy
cette interprétation féroce et grimacière du voisinage n’est que pure fiction littéraire, naturellement.