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VOISINE-1

Bien évidemment les voisins ! Comment se fait –il que votre corps unique et absolument parfait touche à cette frange étourdissante, agaçante, voire curieuse de l’humanité toute entière qu’on appelle son voisinage ? Vous êtes une particule élémentaire d’un ensemble humain rond, intense, de 7 milliards d’individus et vous, vous vous frottez à ceux-ci. Vos voisins ! Vous êtes de leur glaire vitale, d’un pareil liquide amniotique, dans la symbiose de tous les échanges. Vous, personne fort intéressante, délicate, nettement au-dessus de l’ordinaire, vous voilà en train de faire papilles contre papilles, main dans la main, microbes communs avec ces Tartempions de commerce, ces mouches de supermarché, ces nains de jardin. Tous autant qu’ils sont, inconnus mais si déchiffrables, innommés mais innommables, moulés d’un identique masque, d’une même manie de bruire le matin, de ronronner du pot d’échappement, de dévorer avec une régularité de métronome le carré d’herbes rases qui enserrent leur bicoque, d’appeler le même gosse en goguette d’un même sifflet criard: A taaaaable ! Ils ont tous faim en même temps ! Et dans notre aire commune, se baladent et s’entrelacent des choucroutes et du riz au curry, des grillades de sardines saucées de ketchup et d’oignons frits.

Je vis dans une sorte de paramécie oblongue constituée d’une dizaine de cellules, disposées en quinconce dans une membrane de thuyas agités comme des cils de starlette au moindre flash de soleil ou de vent. Ma paramécie ne bouge pas. On l’appelle le Grand Clos, autant dire qu’il s’agit d’une infime chose au sein d’un corps céleste infini. Elle est ancrée dans la viande d’un gros bourg mais je ne saurais dire quelle fonction elle peut y tenir si ce n’est à permettre à des voisins cellulaires, des bacilles de transmission, de se régénérer en y dormant au grand dam du nodule graisseux que je suis, arrimée à mes arbres névralgiques.

En tant que chose inutile, particule entassée là par des voiries inconséquentes, je vis un ennui quotidien. On imagine mal l’état de graisse comme un état de grâce  Longtemps, je me tendis de bonne heure, bras effilochés, ventouses ouvertes, ma bouille en boulette, cherchant dans ce fatras d’hyper actifs ma raison d’être. Jusqu’à ce que je compris que j’étais là pour donner du mou, pour arrondir les angles, pour faire guirlande et confettis, une ampoule d’alerte en cas d’incendie. Je fondrais la première et les autres se défendraient.

En attendant, l’ennui est là. Alors j’observe, je suis l’œil de Moscou, le Hubble du minuscule.

A ma droite vit un étrange spécimen. Il s’agit d’un être à mi-chemin. Je ne peux pas dire mieux. Un corps d’abord qui semble souffrir et se mouvoir à petits à-coups de socquettes, péniblement rampant en somme, ou alors glissant, boulotte masse qui avance sur roulements à billes. Voilà pour la masse et puis vous découvrez ensuite son visage. Lisse et frais, orné de lèvres Rose Pilgrim, le cheveu parfaitement coiffé, élégamment jaune. 80 ans, mais c’est comme si elle avait négocié un deal avec la décrépitude. » Tout ce que tu veux mais t’auras pas ma gueule »  La dame sort rarement, ouvre sa boite aux lettres mais le soir quand l’air ne risque plus de lui abîmer la peau, je la vois d’une douceur incomparable, parler à ses fleurs et entretenir une discussion palpitante avec son chat borgne. Sans aucun doute celui-ci la comprend. Et je cherche vainement à traduire. Il y a entre elle et ce matou un secret qui ne saurait être dévoilé. Elle se tourne vers moi. Elle attend. Puis avec un sourire hors d’âge, elle me dit : c’est une brave bête. Le borgne lève alors la queue, dévoilant pour moi ses secrets pleins de jeunesse. Pschitt pschitt ! « Coquin ! Voyons, pas devant les dames ! Elle rit un peu puis s’efface dans la porte de sa maison. Un masque éternel.

 

Texte et dessin : Anna Jouy

cette interprétation féroce et grimacière du voisinage n’est que pure fiction littéraire, naturellement.