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Quelque chose de trop. Le matin, quelque chose arrive, une vague boueuse. Les ordures du monde tombent devant ma porte. On dirait que ce n’est rien. Juste le pliage d’un papier léger et bon marché qui chute sur mon paillasson. Et pourtant… Avant, je l’ouvrais avec une certaine curiosité. Je trouvais le monde intriguant, je veux dire que le monde et moi n’avions rien de commun. C’était des nouvelles d’un autre temps, de l’irréel. Lointain. C’était des cartes postales. De l’encre. Rien de sérieux. C’était de l’épouvante qui sortait du roman de l’univers et je n’y croyais pas plus qu’au feuilleton des dernières pages où Rouletabille manigançait. Je vivais une autre vie. La Terre vivait sans moi.

Mais quelque chose arrive maintenant le matin qui fait un mal usant. Ça tombe sous mes yeux comme les gouttes d’eau d’un supplice chinois. Ma tête est toute percée. Et ça entre là-dedans comme du plomb fondu dans la cervelle. Et chaque jour, je me lève inquiète de ce qui va s’engouffrer bientôt et ronger ma pensée. Le monde est devenu si présent! Il hurle, il rogne. Il bouffe l’air. Il semble vrai ! Quand je prends de ses nouvelles, si faussement anodines pliées dans le journal, c’est comme un tas de monstres que d’un geste je vais libérer et qui dorment sous le licou des rubriques, des articles et des images. Sournoisement, ça entre dans ma maison et là, saccage tout et s’emploie à mon effroi et ma folie.

Je jette souvent le journal sans l’ouvrir car le poison de ses pages envahit mes doigts avant même qu’en sortent ces démons.

Quelque chose de trop. Le matin, je tournais le bouton du poste de radio, j’enclenchais la vie. Livraison de musiques, la mélodie. Avant ça m’apaisait. J’écoutais le violon, le piano, les voix qui entraient ici pour les cérémonies de l’aube. Ma chambre s’emplissait comme une église, toute voûtée sous les prières des anges. J’étais pieuse, j’étais surprise du langage doux et fort et tempétueux et lancinant qui m’entrait dans le corps et mes mains ouvertes, je me croyais instrument, je me disais que se jouait la perfection du vivre. Mais lentement, des voix se sont mises à entrecouper le chant du monde. On met maintenant des mots partout et de plus en plus. On raconte des choses, on discute, on bataille, on s’entredéchire dans des débats minables. On dirait que les coqs du matin se battent sans fin. La guerre entre encore, elle m’envahit et sous ma peau, je sens frémir des ondes de colère, des frissons d’horreur, et mon sang devient dur et mon pouls un vrai tambour. Ça frappe ma chair de fouets et de mitrailles. Je me sens hérissée, harnachée chaque matin des armes du combat. Il faut me battre et je vis comme on va à la guerre. Dans l’idée de gagner, de conquérir, d’arracher ma part de richesses, de gagner mon pain quitte à le voler. Je suis mûre comme une grenade. Une menace permanente.

Quelque chose de trop. Hier, les voisins ont fêté. Je ne sais pas ce qui méritait un tel débordement mais ils ont parlé, dansé, crié et que sais-je d’autre encore. On aurait dit qu’ils étaient vivants. Mes voisins sont en général discrets et nettement moins volages que le grillage qui me sépare d’eux. Nous ne nous entendons pas. Ni eux ni moi n’avons le désir de prendre langue, de faire éclats, de médire, de dédire, de maudire. Et c’est bon ce calme, épais cotonneux qui nous maintient chacun dans le pour soi et le silence pour tous. Je ne suis jamais certaine qu’ils existent et j’imagine aisément que pour eux je suis une absence supportable. Une abstraction parfaite. Nous avons ainsi marqué le territoire et ce dernier est un no wordsland immense où nous n’avons à partager que le vent et le mouvement d’encensoir des arbres qui s’épouillent. Or hier, ils s’en sont pris à moi, de becs et d’ongles. Ils ont déchiré l’air de herses et d’étrilles jusqu’à me labourer le velu de l’entente. Ils ont semé la discorde, un truc épineux et chiendent, un objet d’inquiétude, la bisbille. Je n’étais donc plus seule dans mon monde. La terre auparavant glabre et morte venait d’en avaler la frontière. J’ai entendu qu’on riait, qu’on gloussait même parfois. Le son envahisseur migrait vers moi en pleine nuit. Et il y eut un moment pénible entre tous, l’élévation d’un chant triste et prenant comme une vague malheureuse. J’étais pourtant prémunie contre ces choses. Je savais rester de marbre mais ils m’ont eue par surprise.

Voilà. L’ennemi se rapproche. Le monde lointain entre de partout avec son vacarme. La musique déjà cède aux discours enduits de propagande. Le voisin sort sa batterie de campagne. Je suis cernée. Demain je fais mes provisions de guerre et j’érige un mur antidote, antibruits, antimonde. L’ennui, c’est que je m’entendrai peut-être penser. Que ça va résonner, comme une pièce de cent sous dans l’écuelle d’un pauvre, monotone et interminable.

Texte : Anna Jouy
Image : Angel Boligan Corbo ne garde jamais son crayon dans la poche lorsqu’il s’agit de pointer la mauvaise mine d’une société qu’il décrit comme schizophrène prête à tout pour assouvir ses besoins soufflés par ceux qui les créent…  http://www.maxitendance.com/2014/02/caricatures-angel-boligan-corbo-humour-noir-societe.html