Mots-clefs

pour les cosaques l'ami d'Issa

Au lycée Paul Eluard, Issa avait des camarades et quelques amis, et puis un inséparable, parce qu’ils venaient tous les deux de la Cité de la Rivière blanche, parce qu’ils étaient non seulement de même âge mais de même taille, parce que depuis leurs petites classes à la communale ils se suivaient, se bagarraient ensemble ou l’un contre l’autre, se consolaient, parce que les parents de Jean – c’était le nom de l’ami – accueillaient Issa à l’heure du goûter lorsque sa mère rentrait trop tard.

Ils étaient aussi grands, aussi longilignes, dégingandés l’un que l’autre, encore un peu encombrés de leurs corps, ils avaient mêmes visages longs, à l’ovale plus adouci pour Issa, et leurs peaux étaient du même brun, profond et chaud, un peu rougi sur les pommettes.

Mais Issa était tout en gestes, exubérants et harmonieux à la fois, un inventeur d’histoires, de mots et de surnoms plus ou moins cruels, dont ils se régalaient, et Jean l’admirait, lui servait de public aussi, le provoquait par son attente, l’assistait le cas échéant, et à deux reprises avait endossé les conséquences désagréables des initiatives de son camarade et maître.

En classe Issa fusait, posait questions, faisait remarques, puis se taisait lorsqu’il sentait que c’était trop et regardait alors les murs, la fenêtre, cherchait idée, et la perdait, comme ne gardait trop souvent qu’une écume de l’objet du cours. Jean, lui, souriait alors, comme on sourit aux frasques d’un gamin, et puis se concentrait, plus ou moins selon les matières, sur le professeur ou son livre. Et bien entendu, quand c’était possible, servait de recours à Issa mis en difficulté.

Il était calme, et un peu éteint dans les groupes, Jean, fort d’une force qu’il fallait mettre en mouvement, et tranquillement, entièrement, dans l’admiration de son ami. Au point de reprendre, sans même sans rendre compte le plus souvent, et parfois comme un hommage, les mots, les tournures de phrase, le dire qui le charmait chez Issa.

Tellement qu’il y avait gagné le surnom de «perroquet», ce qu’il acceptait en riant, ce qui, à la longue, en grandissant, a tout de même éveillé en lui un début d’agacement, en même temps qu’il prenait conscience peu à peu de lui-même, qu’il sentait, sous son admiration pour Issa et la lumière qu’il mettait dans leur vie, poindre dans son amitié un peu de tendre pitié pour sa légèreté.

Alors de ce surnom de perroquet s’est fait un masque, un rempart derrière lequel se cachait pour penser, regarder le monde, attendre longuement de se sentir capable de s’y jeter.

d’après une oeuvre de Thomas Dreyfuss

 

Texte et photo : Brigitte Celerier