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anna

L’histoire, on la lui réclame. Ne pas s’endormir sans qu’elle raconte. Il faut parler le soir, quand vient l’heure de quitter ce monde clair pour cet autre, que personne ne peut apercevoir ou comprendre et où chacun s’en va solitaire et démuni. Il faut qu’elle raconte, qu’elle se raconte. Comme si l’histoire pouvait tresser un pont acceptable entre les fables de la lumière et celles de la nuit. Comme s’il fallait cet entre-deux de mots inventés et murmurés, entre les lucides devoirs du jour et les inquiétantes libertés du rêve, pour qu’on ose s’y abandonner. Dans le lit, ouvrir les yeux de l’intérieur, ceux qui percent le sombre de la chambre et y voir passer des gens, des êtres formidables, magnifiques, des paysages, de la vie qui blesse beaucoup et puis enfin de la vie qui rend heureux. De l’amour toujours… Bien sûr qu’ils sont pour elle, ces hommes, ces preux, ces héros qui surgissent du plafond. Bien sûr qu’ils l’attendent et qu’ils sont secrets et qu’ils ont besoin d’elle, que depuis longtemps ils la cherchent et que rien, ni personne n’ont réussi à les satisfaire, jusqu’à ce moment de l’histoire où elle apparait enfin. Elle, qu’on choisit, qui est mieux qu’un trésor, mieux que la beauté, meilleure puisque ce qu’elle cache est infiniment précieux et important. Et les derniers mots de l’histoire, les garder toujours entre ses dents, ne jamais les dire. Car ce qui doit advenir est inavouable et que s’il lui venait le malheur de le prononcer, il y aurait quelqu’un pour le saccager.

Nourrir ainsi la nuit de fables, de fiancés disparus, de chaumières tristes, d’animaux abandonnés ou malades. Nourrir ainsi la nuit d’attentes qui se lamentent, de l’espérance d’un temps qui passe vite. Détailler l’énigme en épisodes macabres ou pesants. Et puis, soudain déchirer le voile qui grise le pays et les cœurs. Révéler un secret, faire surgir un coup de chance, trancher dans le malheur et faire éclore la joie, le bonheur, le repos enfin. Le même qui a attendu d’être livré dans l’histoire avant qu’elle ne s’endorme et se laisse ravir.

Et les jours reviennent et les nuits. L’univers est fait de devoirs à faire et de contes à inventer sans fin. Elle le sait déjà, la vie est meilleure quand c’est elle qui la dit. Elle le sait déjà, jamais ce ne sera à bonne hauteur du songe. Et plus elle grandit, plus il faut le soir, fendre le noir du plafond pour supporter ce qui déçoit et rend les heures lourdes et ennuyeuses. Jamais donc elle ne saura demeurer dans les mondes autres, toujours il est convenu qu’elle revienne. La tristesse est infiniment croissante; les histoires ne gagnent jamais contre les assauts du vivre ordinaire.

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le dixième d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance
Photo : propriété d’Anna Jouy