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Bertrand était large d’épaules et de panse joviale sans excès, était de gentillesse attentive et ne parlait guère que pour dire l’espoir ou le contentement.

Claire l’avait aimé, l’avait épousé jeune, s’était appuyée contre lui, avait admiré sa fermeté silencieuse dans leurs difficultés, avait souri avec lui – dans leur très relative médiocrité – aux petits plaisirs de la vie.

Mais, justement, les ans passant elle pensait médiocrité, et s’agaçait de sa gentillesse, se navrait de le trouver si tranquillement exempt d’ambition, contrairement à certain de leur amis.

Bertrand supporta avec amusement quelques petites piques, s’interrogea devant son exubérance nouvelle lors de dîners, petites fêtes, sorties en commun, en sourit comme de quelques petits flirts naïvement, pensait-il, affichés. Et puis se mit à douter, à douter de lui.

Il se regarda, se scruta, chercha la mollesse dans son visage, dans son corps mur, cette mollesse dont il n’avait pourtant jamais constaté la présence dans les yeux des autres. Et bien sûr il lui donna raison.

Il prit des résolutions, n’arriva à en prendre relatives à son attitude devant la vie et les gens rencontrés, les amis, les inconnus à priori favorables, les adversaires auxquels opposer écoute, discussion ou fermeté sans emphase, mais il interrogea ses plaisirs, et surtout ceux de table.

Il sacrifia peu à peu la jouissance modérée, pour une retenue dans laquelle il découvrit un plaisir, plaisir d’une promesse retardée, puis plaisir du virtuel, enfin plaisir de l’abstention.

Il y mit tant d’attention, puis y trouva tel goût, qu’il en arriva au plaisir de la faim.

Il y trouva une pointe d’orgueil, il s’en moqua puis y céda, et découvrit une certaine ivresse, un sentiment de puissance, l’illusion de se condenser.

Claire s’étonna au début, aima lui trouver un menton autoritaire, s’inquiéta légèrement, soigna ses menus, découvrit le fort squelette qui se dessinait, le jugea beau, puis inquiétant, puis s’affola et sentit qu’elle l’aimait, l’avait sans doute toujours aimé.

Et ma foi, pour clore leur histoire, parce que je ne la connais pas, je décide que les attentions de sa femme finirent par percer son début de folie, qu’il la redécouvrit, et pour faire court qu’ils entreprirent de traiter avec bénévolence cette carcasse, de lui redonner chair heureuse, et continuèrent leur vie en belle entente, doux et sage épicurisme et sourires à la vie, aux tiers quels qu’ils soient, et indifférence ou fermeté devant les importants et importuns.

En partant, non sans exagération, du transi du tombeau du Cardinal Jean de Lagrange maintenant exposé au Petit Palais d’Avignon (autrefois à Saint Martial)

Texte et photo : Brigitte Celerier