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anna

Un jour, l’armoire s’ouvre et la fillette peut s’y glisser. Un lieu avec de l’ombre. Un coin chaud, avec de la nuit, beaucoup de nuit, malgré le jour, malgré le soleil. Elle s’y glisse, elle y entre. C’est un endroit qui est de l’autre côté de la journée, dans une part inédite du temps. De la vie peut-être? Elle se laisse engloutir, se laisse ravir; la main qu’il y a dans l’armoire l’attire et la kidnappe, c’est tout simple. La voilà dans cette muselière, silencieuse et haletante. La penderie vient donc de l’enlever, dessinant un cercle magique tout autour.

La voilà suspendue, comme une robe. Elle joue. «On dirait que je suis disparue». Les autres, qui ne savent pas encore qu’elle est «morte», poursuivent leurs affaires. Ainsi, c’est ce qu’ils font, ce qui les intéresse, c’est pour les laisser à ces occupations qu’elle doit quitter la pièce, jouer ailleurs, chaque matin? C’est donc ce qui arrive quand elle n’est pas là: on passe l’aspirateur? Elle écoute le bruit de la boule Nilfisk, qui rase le sol presque sous son nez et qui avale et dévore l’invisible. La forme du pied de la femme, sa chaussure, la remontée du silence ensuite et ce frottement d’une patte à poussière. La radio encore, d’où sort parfois à la fin de la musique, un bruit de ragoût qui rôtit et grésille, les gens qui applaudissent. Et ces plaintes de la mère quand les choses se font autrement que selon son désir.

Elle frissonne dans l’armoire fabuleuse. Seule, ou plutôt avec cette fille qu’elle ne connait pas et qui surgit. Qui est en elle, dans le croupé de sa propre chair. Toute repliée, toute petite, au plus profond, emplie de peur et de plaisir en même temps. Peut-être quelqu’un fermera-t-il la porte, tournera-t-il la clé? Peut-être? Va-t-elle disparaitre pour de vrai? Elle ne sait pas ce qu’elle ferait si c’était le cas, pourtant elle veut rester là, dans une virgule levée, dans une de ces ponctuations où elle retient son souffle, pour entendre les sons, les bruissements de la maison. L’armoire baille. La porte laisse filer une lueur gardant le chenal ouvert. Le monde peut bien ignorer sa disparition, la fillette se sent vivre.

C’est que là, loin du murmure, presque indistincte, une voix sort de son corps par petites surprises écloses. Un lichen presque inaudible, qui tapisse la bouche, la langue. Des mots qui viennent de loin, de la mémoire des loques sur lesquelles elle se tient. Des mots endormis, des confidences ou des disputes cousues encore dans les tissus entassés là. Tant d’histoires la traversent, dans le fond de la grande armoire, qui montent et endorment la peur, -quand même-, la peur simple, sans nom, qui veille dans le ventre et qui fait qu’elle voudrait n’être jamais venue là et aussi qu’elle ne veut plus en sortir. L’envoûtement de la solitude.

La porte s’ouvre. Est-ce un cri de peur qui l’a poussée? Revenir.

L’armoire est une pièce, un château, une dune, une cour des miracles, enfin, un de ces refuges privilégiés où la vie prend toujours d’autres visages. L’endroit magicien, le chapeau des transformations. Elle entre là-dedans et presque aussitôt y devient quelqu’un de savant. Alors elle veut s‘y rendre, le plus souvent possible. Choisir la pénombre et entretenir là une longue flamme entre la vie et le rêve. Moitié morte, moitié vive, nouvelle à chaque fois. Changer de personnage, se dépouiller de l’ordinaire. Tous les arbres sont dans l’armoire. S’y tapir et raconter. Les mots prennent la barre.

Dans cette touffeur mystérieuse nait un fantôme. Un être qui ne mange que du bois, dévore arbres et branches, – car elle vient de l’entendre- les humains ne peuvent digérer le bois. Alors, en imaginer un qui le peut, qui en est capable et même mieux, qui ne supporte que ça. Les fibres de la forêt. Il n’aime pas les enfants, aucun enfant, car eux lui font mal au ventre. Est-il méchant? Mauvais? Il porte une veste noire, un chapeau. Son regard fuit et il ne sort que dans des rais de lumière, le fil blond du soleil entre les arbres. Ce sont ses seuls chemins, ce qu’il peut arpenter, pour mieux mordre dans des rondelles d’arbre, mâchant sa misère, plein de la colère insupportable de sa différence. Il est seul, unique, dans un monde qui n’est pas fait pour lui.

 

Texte : Anna Jouy. Ce texte est le premier d’une série de 14 extraits choisis de son livre « Là où la vie patiente », une autobiographie couvrant son enfance, adolescence et la première partie de sa vie d’adulte. Les 14 extraits étaient tous pris du chapitre premier : L’enfance. Le livre peut être téléchargé  ici .

Photo : propriété d’Anna Jouy