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pluie

Grains de pluie. L’arbre à nuages fait exploit de pollens. Je suis enrhumée. Dehors et puis dedans. Dedans, de cette eau qui circule, trafic sans douane. Contrebande, dirait l’homme, de l’eau de contrebande !

J’imagine les passeurs, passants s’enrichissant de ces échanges libres : de source, de rizières, de roche, de pluie… Le gain acquis sans taxe, le placement interdit dans des coffres forts illicites. « Madame, vous êtes accusée de délit de fuites…  » me dirait-on un jour, en fouillant à la sauvage mes appartements secrets. Perquisition de l’aube. Insolite descente des gens de larmes, brigade des stupeurs. Injonction servie en me montrant de beaux papiers scellés de rouges et de fronts.

Eau respirée, fenêtres «  déclosées » avec un doigt dessinant dans le mur un cadre neuf et derrière, la découpe en silhouette d’un phare, d’un ressac, d’une marée permise. Ce doigt qui aurait tout de la baguette du coudrier et saurait d’un simple « pointer » désigner et faire naître. (Cette plume est une serre d’oiseau rapace, qui griffe le papier, ongle savant.)

Je me tiens à l’aventure d’une vitrine obsolète, me reste les inventions de la pluie, son collier glacé, cette douche où je m’imagine à un repas de vieilles soifs, l’appétit d’un humide retour. Je mets mon corps à défroisser comme on trempe du thé, feuilles racornies et que soudain jaillissent en nénuphars.

Il y a des matins qui me tombent sur la tête. Des robes et des mirages, de quoi avancer nue… me souvenir dépouille. J’écosse des frissons, je chemine à découvert, le long des poutres aigres-douces d’un regard. Portes gauches, portes droites au taquet de la main, je fais le rabattage de canaux où s’esquivent des travées silencieuses. Cette marche filait déjà du mauvais coton. Je trame les doigts, un carrefour de phalanges et des roses des vents. Et puis le vieux temps par le judas, comme un œuf de pupille où s’arrondissent étonnées les plumes de la lumière. Tout me revient.je débusque sous des arcades cochères, celles qui pliaient mes secrets la nuit venue, ces grosses bosses que je portais au dos.

Je me souviens de mes semelles crêpes, blanches, twistant sous le monocle d’un réverbère, ce désir d’empocher des baisers. Rien qu’un seul, une fois, supplique de l’enfant roi.  J’y pense encore, drôles de souvenirs dans la soucoupe de tant de soirs, quand je me dévêts et du jour et de ma robe.

Ne pas aller au-delà du besoin ; l’au-delà marge sécuritaire. Après on est mort, ou perdu du moins. Ne pas céder à la tentation plus, à la volonté disproportionnée de l’ajout, de l’inutile qui donne fausse allure et empêche les mains de bien sentir. Tant de choses en trop, autant dans la possession que dans l’esprit, modifiant et usant mes structures internes, ma force souple ployant bien sûr, juste avant le bris. Il y a en moi le même usage du nerf qu’il y a en la matière. Au-delà du nerf, c’est l’épreuve de trop, l’empêchement qui dévore la tronche. J’entends bien que la corde est à son maximum d’étirement, que revoilà dans chacune de mes mains cette brûlure interne du tiraillement qui appelle l’eau et le froid.

Au-delà, pas plus loin… A quel moment dans l’atmosphère, l’écartement distanciel des molécules de l’air fait-il qu’on doit y aller à la ramasse, avec une raclette recherchant ce qu’il nous en faut pour être ?

Au-delà probablement noir, même si parfois on rêve en couleurs et que l’apparente nuit se revêt de floraisons lumineuses. J’écris trop. Overdose qui gonfle mon ventre et pèse si lourd sur le texte. Trop et c’est pire que pas assez. Me retrouve dans la même fringale insatisfaite comme si avant, le vide et après le vide à nouveau. J’ai beau tenter d’imaginer un monde derrière le néant, je pense que l’irrespirable va avoir ma peau.

Texte et dessin « pluie » :  Anna Jouy

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