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Sous la surface des choses se cachent parfois d’autres choses. Dans cette série, je vous propose de fermer les yeux et de laisser votre imagination vous montrer ces choses qui brillent derrière les choses.

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underground-4
Une journée de plus s’achève. Marie rentre, épuisée. Les nuages menacent alors que toute la journée a été radieuse. Elle voulait aller faire un tour avec son chien resté seul toute la journée et voilà que le temps se couvre quand elle retrouve sa liberté.
Pas de chance.
Elle conduit automatiquement et s’étonne d’être déjà arrivée sur le chemin de son village. Elle n’a pas vu passer le trajet. Elle a l’impression de sortir d’un coma et secoue ses épaules pour se réveiller. Chaque soir, c’est un peu plus dur. Elle vieillit et n’a plus l’endurance qu’elle avait il y a dix ans. Le manque de personnel dans le service est de plus en plus criant. Un jour, la vie des patients sera en danger quand une des filles fera un malaise d’épuisement pendant son service. On n’a beau le dire à chaque réunion, tout le monde se désintéresse de la question. Du moment que le travail est fait, le reste n’a pas d’importance.
Marie prise dans ses pensées négatives, appuie de plus en plus fort sur l’accélérateur. Les pneus crissent sur le bitume mouillé. Des grosses gouttes viennent s’écraser sur le pare-brise. Le soleil sort brusquement de derrière les nuages et l’éblouit. Elle freine instinctivement, sentant ses roues glisser vers le fossé. La voiture tangue puis rétablit sa trajectoire. Des sueurs froides la traversent tandis qu’un léger vertige la saisit. Un coup d’œil au tableau de bord lui indique une vitesse effrayante : 120 sur une route de campagne exigüe et sinueuse. Comment a-t-elle pu se laisser entraîner ainsi ? Elle a dû s’endormir un instant.
Elle se crispe sur le volant et appuie sur le frein par petites touches, il ne s’agirait pas de faire un tête-à-queue. Les freins semblent peu efficaces. Elle sent ses roues qui se bloquent. La voiture se déporte sur la gauche de la route, elle ne parvient pas à rétablir la trajectoire. Elle voit défiler le paysage à une vitesse vertigineuse avec la sensation paradoxale d’être dans un film au ralenti. Elle approche du prochain tournant qu’elle sait être très serré. Il faut absolument qu’elle ralentisse avant, si jamais quelqu’un arrive en face, elle ne pourra l’éviter. Accrochée au volant, elle enfonce la pédale de frein désespérément, sans résultat.
Elle arrive près du tournant, au moment où un énorme tracteur se présente sur la voie de gauche. Cette fois, c’est la fin, elle ne pourra l’éviter.
Un sanglot lui échappe. Elle va mourir sur cette route. Pourtant le ciel est si beau, mariant nuages, pluie et soleil dans un bal resplendissant de lumière.
Elle se dit que c’est trop bête de mourir alors que le ciel est si beau.
Elle se dit qu’elle est trop bête de penser cela.
Elle se dit qu’elle a encore tant de choses à accomplir.
Elle entend quelqu’un crier, hurler même, avant de réaliser que c’est elle.
Un rayon de soleil darde, transformant les gouttelettes sur le pare-brise en diamants bruts. Eblouie, Marie cligne des paupières. Sur la droite, un reflet bleuté flotte au-dessus des haies. Intriguée, Marie le suit des yeux. Il ondule dans le soleil, monte un peu puis redescend brusquement. Elle ne comprend pas ce qu’elle voit et en oublie de regarder le tracteur qui se rapproche dangereusement.
Au moment où « l’objet » se pose sur le bas-côté de la route et que la voiture folle le dépasse, Marie sent une force incroyable écraser son pied sur le frein. La voiture pile en douceur, comme si elle s’était arrêtée dans un tampon d’ouate invisible, alors qu’elle glissait inexorablement la seconde précédente. Un peu sonnée, Marie se retourne vers la lumière bleue. Elle a disparu mais au pied du poteau téléphonique à l’endroit où elle croit l’avoir vue se poser, un jeune piéton la fixe de son regard gris. Elle n’avait pas remarqué qu’il y avait quelqu’un près du poteau en passant. Il est vrai que dans ces circonstances, on n’est pas attentif à l’environnement !
Le tracteur s’est arrêté, un homme en descend et s’approche de sa portière.
– Eh bien, ma petite dame, on fait les 24 heures du Mans ?
– Oh, je vous en prie, répond Marie, n’en rajoutez pas ! J’ai eu assez peur comme ça. Ma voiture a glissé…
– Vous rouliez à tombeau ouvert, ma petite !
– Je ne suis pas « votre petite » premièrement. Et je me suis arrêtée finalement.
– Oui, j’ai vu. Un vrai miracle, d’ailleurs. Je me demande comment vous avez fait pour piler comme ça !
– Je ne sais pas moi-même, répond Marie. Le jeune homme là-bas pourra peut-être me raconter ce qu’il a vu quand je suis passée devant lui.
– Quel jeune homme, répond l’homme. Il n’y a personne. Vous avez des visions en plus ? Vous avez bu ou alors fumé des trucs bizarres ? Insiste-t-il.
– Je vous en prie, je suis infirmière. Je ne bois pas ni ne me drogue. J’ai vu un jeune homme très pâle aux yeux gris qui me regardait en passant. Venez- voir !
– Dans tes rêves… répond l’homme dans un éclat de rire.
Marie lui jette un regard noir et sort de sa voiture en claquant la portière. Elle se dirige vers le poteau téléphonique où elle croyait avoir vu quelqu’un. Mais il n’y a personne. L’homme la suit, se moquant de « ses visions ». Elle ne l’entend pas, elle sait ce qu’elle a vu. Il y avait un homme là, elle en est sûre. Quelqu’un de bon, au regard doux. Quelqu’un qui l’a aidée. Quelqu’un dont la présence l’a rassurée…
Elle se dit qu’elle devient folle la fatigue aidant, la pluie redoublant, la nuit tombant, qu’elle va prendre froid si elle reste là. Voilà qu’elle a des visions maintenant. Il faudra qu’elle consulte le neurologue du service. Si ça se trouve, elle a une tumeur cérébrale.
L’homme se penche vers le fossé, ramasse un objet brillant qu’il lui tend en disant :
– Votre fantôme vous a laissé un cadeau on dirait !
Marie le saisit et le retourne. C’est une petite médaille de baptême, en or rose. Elle a dû appartenir à une petite fille. Sur un des côtés, un angelot la regarde, le menton dans les mains, le visage éclairé d’un sourire espiègle. Sur la face opposée, un seul prénom gravé en lettres manuscrites : Marie
Marie pâlit, regarde la médaille en silence. Elle ne peut s’empêcher de trembler. C’est probablement le contre coup de l’accident. Le souffle lui manque. L’homme s’inquiète de son mutisme et l’attrape par le bras, craignant qu’elle ne tombe :
– Eh ma petite, ça ne va pas ?
Elle avale sa salive et parvient à répondre :
– On m’appelle Marie, et ceci est la copie exacte de ma médaille de baptême.
En prononçant ces paroles, elle sort de son cou une chaînette en or rose où une médaille identique à la précédente est pendue.
L’homme la regarde en hochant la tête. Il bougonne dans sa barbe quelques mots qui échappent à Marie, puis lui tapote l’épaule et conclue :
– Aller, ma petite. Il faut rentrer maintenant. Ce n’est pas la peine de rester là sous la pluie pour attraper la mort. Surtout que ce soir, elle rodait et elle n’a pas eu ce qu’elle voulait. Il vaut mieux ne pas rester là. Vous avez eu bien de la chance. Dans la vie, il faut prendre les bonnes choses quand elles viennent et ne pas essayer de comprendre ce qui nous dépasse. Ma vieille mère disait toujours que « Quand c’est pas l’heure, c’est pas l’heure ».
– Vous avez raison, répond Marie en essayant de réprimer ses tremblements. Je vais rentrer me mettre au chaud. Merci pour votre aide précieuse.
– Je n’ai pas fait grand-chose, ma petite. Mais je suis assez content d’avoir vu ce que j’ai vu… Oui, bien content ma Foi !
L’homme s’éloigne et remonte dans son tracteur en hochant la tête. Marie reprend sa voiture et démarre doucement. Elle rentrera à 30, elle a le temps. Elle a eu de la chance et il ne vaut mieux pas la tenter une seconde fois ce soir.
La voiture démarre dans un murmure. La pluie a cessé. Marie regarde dans le rétroviseur. Un halo bleuté frémit sur le bas-côté près du poteau téléphonique. Elle s’arrête et se retourne brusquement au moment où il s’élève légèrement. Il volète un instant au-dessus de sa voiture, puis s’éloigne et se dissout dans la nuit.

 

Texte et photo M.Christine Grimard