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sam_0383

Tu regardais par la fenêtre
Et tu m’as dit :
Cette ville n’est pas la mienne
Je t’ai répondu :
Ma vie n’est pas la tienne

Tu as ajouté :
Je n’aime pas tout ce gris
Je t’ai répliqué :
Je suis souvent gris
Au ras de la poussière

Ta réponse a fusé :
Trop souvent par terre
Tu deviens comme ces murs
Mon objection a pris son temps :
Je les trouve beaux ces murs

Tes boucles brunes ont tremblé :
Le problème est là
De loin je les ai caressées avant de lancer :
Il est peut-être anodin
Ta riposte dans le spleen :

Je ne crois pas. Pas pour moi
Il y a la musique aussi…
La musique ? Ai-je répété. Tu as confirmé :
Je n’écoute que de la musique cubaine
Et toi que de la cold wave

Je n’ai pas pu me retenir :
Encore un prétexte !
Tes boucles ont bougé à nouveau
Quand tu m’as répondu :
Pour toi. Pour moi c’est essentiel

L’espace se clôt près d’un vide
Une pièce étroite qui rétrécit encore
La solitude n’est pas une invention
Mais il est si difficile
D’en dépeindre le goût

Jusqu’à quand vais-je pouvoir taper comme un sourd ? Cogner et garder le silence comme un autre. Cette main contre n’importe quoi. Un mur une planche en bois une porte en fer. Le jour je lutte contre les bruits de fond. La nuit je bute le silence. Je suis pourtant si fatigué. Parfois je cherche la sortie de secours. La porte surmontée d’un EXIT lumineux. Mais d’où vient ce bruit ? Ce bruit blanc qui vire au noir animal. Le bestial voisinage. D’où vient ce goût de kérosène dans ma bouche ? Un méchant goût de combustible une huile de pierre. Dans la gorge une salive hydrocarbure. Vil reliquat d’un proche qui tombe dans la contraction. Les portes coupe-feu toujours dans l’étincelant. Le transitoire le pressant l’évacuation la méfiance.

Autant d’états lamentables que je broie d’une main qui n’est plus qu’une contusion. Dans ta gueule ou ailleurs comme tu veux. Du moment qu’elle atterrit quelque part sur quelque chose.

Tant pis pour les articulations, le cartilage. Les charnières physiques improvisées ou planifiées. Tant pis pour les habitants tiraillés des noms sur du marbre. Phalanges segments enrôlés dans l’infanterie. Je vais te passer par la fenêtre te passer par la fenêtre. Ce n’était pas un vol planifié, le saut de l’ange en quelque sorte. Sur ta face j’aurais pu tomber. Ce jour-là j’aurais pu. Depuis la peur m’habille de cernes et de fléaux. Dans le saut la délivrance vous vous souvenez ?

Je monte le volume pour couvrir le bruit du vent. Le souffle comme un zip et le choc sur le sol. Un sol zircon tellement dur, tellement dur… À part monter le son je ne vois pas. Je ne vois pas ce que je peux faire d’autre. À part monter le son. Monter le son qu’il meuble la pièce. Et retourner le palindrome dans un sens puis dans l’autre.

En dépeindre le goût de ce corps. De ces boucles brunes. De ces heures précédant le… En décrire la saveur, la tension, la beauté. Là, dans ma cellule, je compte les heures, comme des coups. Impossibles à stopper, tout comme le temps. Impossible à retenir. À comprendre aussi sûrement. Ce que je sais, les détails bien inscrits dans ma mémoire – ce qui paraît-il est exceptionnel et qui m’a condamné sans la moindre circonstance atténuante – ce que je sais s’inscrit dans le fil de ce voyage. Très tôt entamé. Le long d’un fleuve. Aux contours si doux, bordés d’arbres si délicieusement trempés dans les eaux. Aux couleurs si apaisantes, pastorales.

En dépeindre le goût de cet acte. De ces gestes assenés. Portés sur un corps. Une peau tant aimée. Tant désirée. Tant caressée. Ma terre retournée, honorée puis souillée.

Ses mouvements semblent tombés d’une toile Pop Art. Des images en mouvement, d’une sourde énergie qui franchit le cap devant les autres et s’envole. Tout dire et donc et surtout à cracher… Le cri de guerre du vrai fou. Au bout du rouleau, on rêve d’évasion. Des vols pour la passion. Je suis sûr que c’était nous. Peut-être suis-je dans une autre cellule… Je souffle sur ton visage l’impuissance à empêcher le malheur.

Jusqu’où irez-vous ? Sur l’écran lucide défile la sanction. La sentence au fer rouge. En boucle elle processionne. Déroule son châtiment. La rançon de la vie. La coupe sombre. Une boucle flanquée d’un anneau d’acier. De guerre lasse un canon tonne. Et renverse la chinoise les frêles épaves. Taches brunes des brûlures de cigarettes. Résidus obscènes de l’interdit. Sur les peaux. Sur les murs. Nous sommes le sang de la nuit. Le lit des astres. Des corps à l’acide. Nous portons les heures qui s’écroulent. Et repoussons l’aube comme des redresseurs de tôles. Des tôles tragiques. Assombris par les échos lointains d’une métropole diaphane. Jusqu’où irons-nous ? À l’horizon flatliner d’un écran plat. D’un arrêt cardiaque. Laissant les débris des flash-back. La musique sournoise de la vie défile et se diffuse sur les parallèles. Dans les rues verticales. L’écho brisé d’une comptine amère. Le refrain vicieux au parfum de métal. Comme une poussière crasseuse. Brasser la fureur. Mener la guérilla. Pour que la boucle de sang n’étrangle que le large. Quand l’aube écarte les cloisons qui enfermaient toute la force brute d’une phrase écarlate.

De celle qui précipite dans l’aveugle, le noir traitement. On lui survit ou bien il tue plus vite encore que la maladie. Tu n’as pas survécu à mon remède. Comme tant d’autres.

En parlant de subir… Je veux bien vendre ma peau, imbibée de bonne heure et sans pitié… J’ignore ce qui me manque. Comme une esquisse que je suis. Nous avons notre salut toxique. Fatigué, si fatigué. À fleur de bière et de peau… Est-ce que tu veux de cette ombre ? Le plus simple appareil… Une balle, la fumée d’une prière. Une balle, la fumée d’une prière remplacée par une ébauche. Sorte de premier jet ou de carcasse. Que l’on habille d’un tee-shirt Levi’s. Que l’on entraîne sur les hauteurs, là où la lumière me traverse. Entre-temps se prépare la nuit, les immeubles s’accroupissent. Plus minces et moins sûrs. Entre-temps le message est reçu. Super j’ai pensé : l’envie m’a quitté d’une guerre éclair. Son agonie avec cette ébauche de sourire… C’est comme si tous les contraires essayaient de s’unir… Tout va si vite qu’on devient entre ces murs de simples esprits.

Au vécu si frêle. Merde j’ai pensé : l’envie, la salope, est revenue. Faut redescendre dans la fosse. Une esquive de plus. En parlant d’être. Don’t provoke her…

Faut redescendre. Obéir à nouveau, obéir toujours… Ajouter des vies à la liste. “I’m just a killer for your love”. Cet amour singulier, qui s’étend, mon cœur, comme une vaste plaine après la guerre. Couverte de corps et de sang. Et de toi bientôt, mon amour sidéral, mon amour dévoyé. Je te prends. Je prélève sur le troupeau ton corps joli. “Just be mine”… Ton corps transi. Tes yeux et leurs questions. Sans réponse. Obéir à nouveau… Prisonnier déjà, prisonnier toujours. Ces murs ne sont rien. Je suis dans les limbes, entre ces lignes, sur terre puis en elle, il m’est arrivé d’enfouir un peu de vos présences. Un peu de vous, les objets, parfois, que vous portiez. Ce qu’on engendre, à nos corps défendus. À ton corps, chimère décapitée, comme un rêve estropié. Celui d’un Ouest devenu le sourire vicieux, devenu rictus et galeries marchandes planétaires. Délice décomposé, à ton âme bien emballée, que j’ai doucement découverte. Puis ensevelie à nouveau, loin de son papier de soie. Loin de son rayonnage. Ma jolie poupée désincarnée, devenu corps plastique, et son code-barres, mon tatouage préféré. Son paiement dématérialisé.

Je partage l’air pourri de ce lieu avec des droits communs, de pauvres gus jetés entre ces murs pour déviances misérables et des coups et blessures. Autant pour ceux qu’ils ont distribués que pour ceux qu’ils sont reçus.

Tous ces types à la redresse finiront courbés. Le jogging alourdi par les erreurs. La doublure déchirée par des larcins trop modestes. Tandis que d’autres se dorent la pilule. La seule qu’ils n’aient pas vendue. Les mains ferrées derrière le dos. T’es serré sur le quai de la gare. Au Belvédère ou Place de la Liberté. Fallait voir plus grand plus large. Regarde la classe du panorama, la côte devant toi. T’es pas à sa hauteur, on peut le dire. Surtout elle ne fait qu’attraper les rêves. Comme un filet, une toile d’araignée. Parce qu’en vérité ici c’est un terminus. Te voilà assigné à résidence le dos tourné à la mer. À l’extrémité d’un continent. On ne peut que se vautrer, pas possible de reculer. De remonter dans un T.G.V. pour un retour sans casse. Des falaises sur lesquelles on flanque des maisons blanches. T’as vu quoi ? Tu vas pâlir en cellule. La côte était proche et intouchable à la fois. Le bagne dans le coin est une longue tradition. Tu vas découvrir les joies de l’Ermitage. Jouer l’ermite entre une bretelle d’accès et l’autoroute. En plein dans la toile de l’insecte. Le soleil plongera derrière les falaises. Soulevant les bancs de sable humectés par une eau claire. Les sentiers et les fortifications à l’abandon. Déchaînant le chemin des douaniers. Curieux parallèle ils ont fini par te rattraper…

Mais ça ne sert à rien de les éclairer. Ils ne comprennent pas la différence entre le mal et le Mal. Entre des écorchures dans le corps sociétal et la rupture radicale. Ce prélèvement sur la masse délicate et souriante. Pas de hold-up ici… Mais la mort. Et l’effroi. Et le décor envenimé d’un quotidien refroidi pour de bon. Mes trésors, mes amours… Comme je vous ai aimés… Comme j’ai aimé vous prendre la main et ne jamais la rendre. Personne ne vous aura aimées autant que moi. Personne ne vous aura à ce point magnifiées. Projetées dans un ciel qui n’était plus qu’une intense irradiation. De vos peaux, de vos larmes comme pluies, de vos suppliques comme orages puis caresses. Les hommes qui vous accompagnaient sont du même matériau que les tristes délinquants qui hantent cet endroit. De si mauvaises qualités. De si pauvre résistance.

Si prévisibles… Tellement que leur destin n’a pas la valeur de leurs cendres. J’ai pris sur moi, j’ai pris en moi. J’ai tant de peine, tant de gloires. J’ai découvert et j’ai perdu. Mes mains sont votre salut, mon regard l’étincelle qui vous manquait. Ma lumière noire comme échappatoire. Évasion de ce monde aux nomades abandonnés. Aux esquives sur les quais, bouteilles à la main, rires hallucinés, yeux révulsés. Aux défaites vêtues à la mode d’ici, ou costumées d’un autre hémisphère. Les corps en fuite, en colère, en charpie. L’esprit en dérobade qui s’étiole à chaque pas. À chaque frustration. Je les plains de tout mon cœur. De toutes mes fibres. De tout mon souffle. Je les plains sans retenir mes châtiments. Coupes sombres. Pour les enfants chéris. Pour eux la fermeture définitive. Pour eux j’ai choisi. Le décompte s’impose, comme inscrit au ciel, dans ses méandres et changements. Les changements comme des rafales à l’aveugle. Pour eux qui ne voient rien.

Child

À ces lendemains
où l’enfant seul
se précipite dans
son vide. Où
le voyage dans sa
grande solitude ne
fait que débuter. Parmi
les géants, masses de chair
et d’acier. À vitesse
si élevée. Ne sois pas
désolé de te retrouver
ainsi projeté dans cet

univers d’un sidéral
reflet. Qui se lit déjà
dans tes yeux. Pleins
de la farouche
inquiétude propre
à l’enfance

sam_0385

Texte et photos : Yan Kouton