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Il était insolent.

Il avait eu, bien classiquement, en son adolescence, une révolte contre le monde tel qu’il va, contre son monde aussi, cet univers privilégié. Et bien classiquement il l’avait endormie, traduite en jeans déchirés, cheveux longs et discours froidement ironiques.

Son père, quand il le croisait, et quand il devait l’exhiber, entrait en fureur… dans le cas des exhibitions d’ailleurs il transigeait lui même avec la souplesse de pantalons et vestes ou chemises de lin, catogan et silence boudeur.

Sa mère, elle, l’accueillait avec plus d’indulgence, mais avec une ironie agacée par tant de conformisme.

Et comme il l’aimait, l’admirait, elle et ses amis, comme il était insolent et n’avait pas franchement envie de se perdre dans la masse de ses camarades, comme il se trouvait propulsé dans une terminale prestigieuse et que sa singularité, retrouvée pour le coup dans ce nouveau groupe, devenait par trop misérable, mais comme il ne se voulait pas conforme, il s’est fabriqué un style avec l’aide du coiffeur de son père et l’influence des amis de sa mère.

De ses refus il a fait des idéaux, les a haussés pour s’en faire une belle âme qu’il a laissé là, surplombant.. de son refus du monde tel qu’il va il a fait une croyance à la modernité, mot qui recouvrait un désir inconscient de conserver ce qui lui était confortable ou séduisant en y ajoutant la volonté un peu vague de voir se gommer les inégalités grotesques et de créer un espoir.

De son allure juste un peu transgressive, de son charme, de ses sourires triomphants et de ses générosités inconsciemment bien placées, avec l’aide de quelques phrases profondes, ou caustiques, ou désabusées, il s’est fait le rempart d’une petite cour à l’abri de laquelle il s’est passionné pour ses études.

Il a été honnêtement brillant, et son père, qui le suivait discrètement avec un intérêt grandissant, l’a engagé pour un stage dans son service commercial, juste un peu plus qu’un job. Il a bien entendu donné pleinement satisfaction et s’est prodigieusement ennuyé, faute d’y trouver un soupçon de responsabilité.

Après un entretien où il avait laissé voir son désir enthousiaste de créer, avec deux de ses amis, meilleurs techniciens que lui, un site de service, facilitant la vie des gens et créant des emplois nouveaux pour des jeunes non pourvus, son père qui le trouvait un peu jeune pour décider s’il lui donnerait la priorité sur certains de ses brillants collaborateurs juniors, l’a approuvé, tout en lui précisant qu’il devrait se débrouiller sans son aide et en lui disant, sans plus de précision, «tu sais que tu as ta place chez nous».

Et ma foi grâce à son nom, à un prêt d’un de ses grands oncles, au sérieux de ses amis et à son entregent, la boite est née, a grandi, assez lentement au début, a pris assez rapidement de l’importance, a surpassé et avalé quand le fallait ses concurrents. C’était une belle et bonne équipe où le tutoiement, l’acharnement, le dévouement et l’intelligence étaient de rigueur, une bonne équipe dont il était le visage et la voix. Une belle et bonne équipe qui a grandi, jusqu’à ne plus avoir d’équipe que le nom, dont le succès s’est installé, est devenu mondial. Une boite dont il se sentait, en associé majoritaire, l’incarnation, le propriétaire.

Et quand il fut temps il la vendit, à la fureur inquiète de ses amis (même s’il était prévu avec la firme acheteuse qu’ils resteraient dirigeants de cette petite société) et il rejoignit son père qui l’attendait comme dauphin.

Texte et photo : Brigitte Celerier
À partir d’une oeuvre de Martine Belay-Benoit