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C’était le printemps à Saint Nicolas des Taillades, et Bernard avait du vague à l’âme – c’est ce qu’il se disait en regardant les carreaux derrière sa cuisinière «j’ai du vague à l’âme» et cela le faisait sourire, un peu.

Un peu seulement parce qu’il avait bien des amis, et des amies, de passage, ou femmes des amis, parce qu’il aimait sa maison, sa terre, le village… l’était parti un temps mais c’était une erreur… mais il vieillissait, il allait vieillir plutôt, l’était sur la ligne de crête de son âge… et il était et demeurait seul.

Il s’en accommodait, il s’en était accommodé trop longtemps, au risque de devenir un sauvage, mais il était seul, les jeunes filles n’avaient désir que de partir.. pourtant le village vivait, il y avait assez de jeunes couples pour que les deux écoles, celle de la mairie et celle des soeurs, aient des élèves et qu’une bande de galopins le suivent parfois aux champs ou baillent de désir en attendant d’entrer dans son club de motos, en l’appelant oncle, seulement voilà, peut-être n’était-il pas assez beau, ou assez gai, même si quelques-unes lui avaient fait croire le contraire, aucune n’envisageait de s’installer chez lui, de faire vivre les murs et de lui faire des enfants, surtout cela, des enfants, ou un à la rigueur et qui voudrait apprendre de lui, l’aider, lui succéder.

Il y avait bien eu, en dernier, la jeune maîtresse de chez les soeurs, bien drue, bien brune, bien en accord avec la terre, et cette entente entre eux qui lui avait donné espoir, mais voilà qu’elle était rentrée de ses vacances en annonçant ses fiançailles, et son départ à l’autre bout du département.

Le Pierre, son camarade de toujours, depuis l’école, avait ramené, ou fait venir, une fille, très jolie la fille, et douce, et travailleuse, un peu exotique seulement et lui disait «tu devrais faire comme moi», mais s’il les aimait bien tous les deux le Pierre et sa Maé – on l’appelait ainsi, c’était plus simple et joli – il avait un peu honte, cela faisait trop marché, sans fard, plus cru qu’autrefois quand on mariait des terres, et puis Maé il avait bien le sentiment que ce n’était pas toujours drôle pour elle, qu’elle avait eu du mal à être acceptée malgré leurs efforts à tous deux, les hommes, que ça avait pris du temps, et qu’elle avait mis bien du temps aussi à s’habituer à la vie d’ici, un peu trop sans doute, il la voyait comme un oiseau gracieux encore mais empoté pour voler.

Pourtant, presqu’en cachette de lui-même, il a essayé une fois d’aller sur un site, un site de rencontres, pour la bonne cause ou non, il avait été un peu effarouché… préférait ses virées au gros bourg… et puis sur un autre, dédié aux célibataires, il avait peiné à se faire un profil, comme on disait – à vrai dire cela l’avait amusé aussi – il avait tenté, abandonné, mais il revenait, cela devenait une habitude et puis un jour… bon avec une, Fanny elle s’appelait, une fille de trente ans ou un peu plus – sur la photo elle ne faisait pas beaucoup plus – une qui disait qu’elle avait eu une vie pas trop facile, qui était du nord, enfin presque du nord, des bords de l’Allemagne, du sud de l’Alsace, il avait regardé sur la carte, quelque chose s’était passé, ils se reconnectaient, et puis ils s’étaient écrit, il s’était rendu compte une fois qu’il avait mis «tu» et il avait laissé, pour voir, et voilà comment un jour, il s’est bien regardé devant la glace, il a grimacé mais avec une pointe de satisfaction, il a pris sa voiture et il est parti pour Clermont – s’étaient donné rendez-vous là, c’était plus facile pour elle, et puis c’était un terrain neutre.

Il n’avait pas trop à faire, et le Pierre lui avait promis – l’était fiable de fiable le Pierre – de le remplacer pour que la terre ne s’aperçoive pas de son absence. Il s’était donné trois jours. Maé l’avait embrassé et Pierre avait fait semblant de lui donner une bourrade.

À suivre 10 novembre 2013

Texte et photo : Brigitte Celerier