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silence

Silence, un silence de corde au poignet, coupeur de veines. Qui porte en lui l’immense ramée des feuillets de l’histoire. Chaque mot qui laisse ainsi sa généalogie derrière lui et elle qui doit lui inventer une progéniture.

Il faudrait enfanter du son. Il faudrait créer de nouvelles pages parce qu’il manque, toujours et encore, d’autres impressions, de la nourriture pour exister. Il faudrait se hâter de dire, jeter des mots sur le chemin des hommes, ces fragiles oiseaux chuteux. Comme des pétales de fleurs. Mais à quoi bon, tout le monde marche sur des parfums, les mots cèdent aussi parfois et c’en est fait.

Le silence qu’elle veille comme un voyage, un train éreinté sur le point d’arriver, dans une gare la nuit, quelques heures dormantes dans le trafic. Le silence immense, trait d’union de béton, figé entre les étoiles, entre les atomes.

Le silence, dénominateur commun de tous les dires. Comme un tissu dans lequel se coud la musique, une étamine vitale. Le silence est l’agent de liaison de toute histoire d’amour, ce blanc qui détoure les lettres des écritures, celle des gens, la sienne. En dit-elle plus entre les syllabes?

Le silence comme une empreinte unique. Personne ne vit le même silence que l’autre. C’est la boîte où résonne la pensée, le révélateur indispensable. Il faut des marqueurs de silence pour son cri. De la traçabilité pour son coup de gueule, du code barre mutique, de l’effacement exhauteur de cri. Tu vois comme la glotte soudain poinçonne au ras du cou son dire. On dirait un perceur de coffre-fort. Le silence, à la frise parfaite de la vie et de la mort. Tranchée trachée, coupe sombre, elle se tait si fort entre…

Silence porteur et silence vide, ce qu’on ne peut s’approprier, cette extrapolation de la disparition. Il arrive parfois qu’un être soit parvenu dans l’infiniment silence. À l’envers de lui. Quand on meurt, est-ce que c’est qu’on éclot dans le silence? Des gens d’apparence vifs y sont déjà. Le bruit de leurs gestes, une contremarque, un ticket d’apparence, un simple tampon illusoire. Ils parlent par contumacce. Ils gratifient la surface de vie de ces bruits du corps qui parleraient à leur place, mais eux, ils sont dans les réserves, absorbés par les conciles du silence. Ils appartiennent à l’absence. Il y a des morts sans mot et d’autres qui ont des voix parce qu’ils squattent les cordes humaines pour y suspendre leur linge sale.

Le silence, comme une toile, une brume, est monté. Comme une palissade dressée, tout autour. Elle le goûte, qui maintenant loge avec elle. Elle s’enveloppe dans cette matière muette, s’enroule dedans. Le monde pendant quelque temps s’est refermé autour.

 

Texte : Anna Jouy
Vidéo : Ólafur Arnalds – For now I am Winter ft. Arnór Dan