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Bruits

Bruits. Il y a parfois le bourdonnement de véhicules lointains, de trains, de sirènes. Le bruit de la vie qui fait normalement du bruit. Celui de l’herbe bruyante, des enfants, très diffus, des enfants qui ne sont même pas nés, Il y a parfois le vent qui impose dans mes alentours, le long tourment des arbres et des branches. La forêt hurle sans cesse, elle griffe l’âme qui écoute et cisaille comme de la craie et des ongles sur l’ardoise blanche de ma tête. Parfois, des gouttes minuscules qui tombent au sol et j’entends. L’effort tumultueux d’une rumeur se propage, vacarmeux terroriste qui chute du ciel et vient à mes tympans frotter et frotter encore ma conscience. Il pleut et chaque goutte est un obus minuscule qui siffle en rejoignant la Terre, claquant sur les feuilles ou le bitume. On dirait des explosions, de la grenade, des bazookas, des bombes crieuses. Un bruit de saccage.

Il y a ces bruits de la lumière qui froisse le rideau, du courant électrique, de la peau qui gémit, le bruit de l’air qui entre et sort de ma bouche muette. Ou celui de l’insecte, du pas, des fleurs qui s’étiolent, du déploiement de ma langue qui articule. Tout ce qu’on dit silence et qui n’est que degrés et marches dans l’épaisseur des musiques de la vie.

Et puis, il y a ce bruit sans son, sans note, celui de l’idée sous le silence du crâne, qui a des intonations, mieux encore que dans la réalité Il y a ce bruit profond souterrain que je cherche à atteindre J’entends le ton des paroles du père, le son des anciens, j’entends les inflexions, les accents des gens qui ne parlent soi-disant plus. Dans ma tête, cela. Eux, un orchestre parfait, à la note près, avec l’oreille absolue de l’amour. J’entends les sons, les murmures, le discours mélodieux du dessous des choses.

De quelle douceur se parent-ils. Une douceur de miel ou de flocons, une douceur qui s’étire et s’étale, une étoffe dévorant les mots de la bouche lointaine. Un bâillon soyeux?

De quelle usure de métaux contre métaux, quel grincement distendu qui scie mon oreille?

De quel craquement lent, répétitif, en route, ce crissement des pierres et des sables?

De quels pétillements incessants, ces champagnes de mystère qui inondent de bulles mon esprit?

Il y a ce bruit, ce bruit profond. En dessous de moi, en dessous des parquets du silence. Ce bruit qui demande l’arrêt complet, la tête, les mains, les lèvres encore. Je serais là, à la porte exacte du silence, je croirais que le monde se termine dans ce vide profond. Entier aspiré, retenu. Le non bruit parfait de la vie transformée en pierre de sel. Je me croirais enfermée dans la gemme lumineuse d’un diamant dans le jaspe, dans l’agate noire des montagnes. Je serai ainsi l’invitée impossible du silence, qui franchirait ici la paroi poreuse de sa bulle vive.

Alors, je marche ainsi jusqu’à la porte, à la membrane extrême du murmure. C’est comme une poche; ici de ce côté où je suis, le monde soupire. Et là-bas? Que fait-il dans l’autre endroit, le lieu inouï? Plus une nano particule de mot, une absence d’air sous les plastiques de la mort. Puis revenir de ce loin, de l’indistinct, de l’autre face du vivre, vers tant de bruits.

Texte : Anna Jouy