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pour les cosaques - l'abandonnée

Elle avait gueulé, un peu, s’était retenue au bord de la perte de contrôle. Elle avait ironisé, un peu, s’était retenue avant de tourner à l’aigre. Elle s’était tue, elle avait répondu par monosyllabes à ses inquiétudes un peu tardives, mais pas à ses explications, ses presque excuses.

Et puis, seule, elle s’était effondrée.

Non, elle s’était presque effondrée, elle avait un peu pleuré, et puis la radio lui avait dit qu’il était temps. Alors elle avait mis sa tête sous l’eau, avait fini de s’habiller, avait mis du rouge à lèvres en espérant cacher ses yeux, et avait plongé dans le jour.

Elle avait été extraordinairement attentive, focalisée sur son travail, sur ce qu’on lui disait, avec juste un petit retard dans la réponse, mais pas au point d’avoir l’air égarée, perdue, elle l’espérait, d’ailleurs ses interlocuteurs n’avaient semblé rien remarquer. Elle avait eu simplement un peu plus de mal encore que d’ordinaire à rire aux plaisanteries attendues, mais comme elle avait la réputation d’être un peu coincée – elle avait entendu un commercial la qualifier ainsi un jour, s’était vexée instinctivement, en avait été contente en réalité… Et pendant ce temps il y avait ces noeuds dans la gorge, ce creux dans le ventre.. et elle regardait ses mains, étonnée de les voir si fermes.

Sur le chemin du métro, l’amie, la fille avec laquelle elle le prenait, chaque soir, pour se séparer au bout de quatre stations, lui avait dit : «tâche de passer une bonne nuit, ma belle, tu as l’air si fatiguée», et en répondant «ah, tu trouves ?» elle avait senti sa voix se casser et le «non, ça va..» n’était pas sorti, au lieu de cela elle avait senti, avec fureur, ses yeux se creuser, devenir humides malgré ses efforts.

L’autre s’était inquiétée, avait insisté, elle avait souri, un peu de travers, et puis presque vraiment, et temporisé.. «je t’en parlerai.. mais ça va, tu es gentille, ne t’en fais pas..» et comme le métro arrivait à sa station elle était descendue, sans répondre à la proposition d’hébergement «- si tu veux, pour ne pas être seule.»

Elle avait échangé un bonsoir avec l’épicier, était montée chez elle, était restée immobile, là dans l’entrée, la porte fermée, elle ne savait pas combien de temps.

Elle avait enlevé manteau et chaussures, elle était allée dans la cuisine, parce que c’était l’habitude et puis qu’il fallait bien. Elle s’était appliquée à ne sortir que le strict nécessaire pour une personne, seule et qui n’avait pas faim.. et puis le téléphone avait sonné. Elle avait senti le bond que faisait non pas son coeur mais tout son corps, son attente, elle s’était forcée à marcher lentement, à décrocher calmement.

C’était sa mère. Et comme toujours elle était bavarde, d’ailleurs elle avait beaucoup de choses à dire, et intéressantes bien sûr, oui elle était contente que les enfants aient aimé la promenade à l’île, oui elle espérait qu’ils n’étaient pas trop fatigants, non leur père ne pouvait pas venir les reprendre samedi, il y avait un empêchement, mais elle s’arrangerait, elle rappellerait, oui demain soir, sans faute, oui merci de les lui passer, et elle avait mis toute la gaité qu’elle pouvait dans sa voix pour leur répondre, d’ailleurs la leur de voix la faisait sourire..

Et maintenant là, après avoir jeté dans l’évier la soupe en boite qu’elle faisait réchauffer, après avoir rentré dans le réfrigérateur ce qu’elle venait d’en sortir, après avoir enlevé son chandail, elle est assise, ses épaules rondes un peu fléchies supportant, au dessus des bras raidis, le dos qui s’affaisse, elle reste là, le corps relâché, ce corps qui se sent humilié, ventre plissé, nuque ployée et visage qui s’absente, les yeux fixés sur le sol qu’elle scrute et ne voit pas, concentrée sur sa peine. Elle voudrait, niée qu’elle est, ne plus être, elle voudrait se sentir ne plus être, mais garde vaguement conscience de ses cuisses épanouies écrasées sur le siège, de ses forts mollets fermement appuyés sur le sol… et puis, peu à peu la fatigue la prend, elle roule à terre, elle s’endort.

Le lendemain matin elle a téléphoné à son bureau, s’est excusée, a dit qu’elle était malade… et puis elle s’est laissée, ou plutôt elle a voulu se laisser submerger, buvant ses larmes avec son café, gémissant un peu.

Elle avait trois jours devant elle.

Texte : Brigitte Celerier,  sur un bronze d’Alain Timar