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(H)omer(e) (1997-2010)

Reprenant voix et narration, je me dois d’emblée préciser que si j’ai laissé parler les autres je à ma place, c’est parce qu’entre temps j’ai eu une épopée à boucler d’urgence. Comme mon homonyme bipède, je suis aède. On a beaucoup écrit sur mon compte avec plus ou moins de bonheur. J’ai laissé faire parce que peu me chaut ce qu’on dit de moi, me chaut davantage la vie des autres. Je parlerai d’Ulysse en temps voulu mais je crois qu’il convient de parler de cette Christine, aux mille ruses, qui prend tant de chemins détournés pour parler d’elle sans savoir où ils mènent. Bien qu’elle soit une bipède, et une bipède assez quelconque, elle fut pour moi ce que fut le vieil Argos à Ulysse (l’autre, celui de l’Odyssée de mon homonyme): fidèle. Oui, elle me fut fidèle jusqu’à ma mort. Elle m’accompagna de tendres caresses alors que mes vieux yeux voilés quittaient cette vie si belle que j’ai tant aimée.

Vous vous demandez comment un chien puisse ainsi maîtriser votre langue ? En vérité, vous ne connaissez pas grand chose, à notre espèce. Nous n’avons pas besoin de mots pour nous exprimer ou nous faire comprendre de vous. Vous lisez des articles scientifiques sur les vertus des regards échangés entre les chiens et leurs « maîtres », développant notamment l’hormone de la confiance et de l’amour, l’ocytonine et vous commencez à peine à toucher du doigt tout ce dont nous sommes capables.

Tenez, dès le départ, vous les bipèdes croyez nous choisir alors que ce sont nous qui vous choisissons comme nos « maîtres » – ce vocable, vous en êtes esclaves en vérité – par quelque chose dans nos yeux, une attitude que nous prenons pour nous faire adopter. Ainsi, elle, avec son petit d’elle, quand ils sont venus nous voir avec mes frères… Je me rappelle avoir lâché la mamelle de ma mère – très belle labrador sable – et… fait ce qu’il fallait (je ne trahirai pas nos secrets) pour que le petit d’elle m’indexe à sa portée. Dès lors, les jeux étaient faits : sevré et vacciné, j’entrai dans la famille que je m’étais choisie. Le petit d’elle me prit pour une peluche vivante. Il venait se pelotonner à même le sol dans ma belle fourrure noire, humant en elle la colline arpentée en tous sens. Je dois en convenir, jamais il ne me tortura. Juste ma queue tirée par le diable quand il passait en lui à de très rares moments. Quant à elle…

Elle m’accompagnait partout, notant mes leçons d’écriture avec une grande humilité. Je lui disais souvent de ne pas chercher à, mais simplement d’écrire là où ses pattes la conduiraient. Elle souriait alors, croyant que je plaisantais. Elle essayait, se relisait, jetait et se jetait à corps perdu dans des lectures qui la laissaient parfois hagarde. Un jour, elle s’est mise en tête de passer l’agrégation, elle n’était déjà plus toute jeune. J’ai essayé de la dissuader mais en vain. Dès lors, elle était perdue pour l’écriture. La sienne. C’est au cours de ces années qu’elle m’a un peu négligé… Oh, je ne me plains pas… J’ai juste comme une petite amertume au fond de la gorge. Je crois aussi … mais brisons là, je dois ici faire intervenir un épisode très douloureux pour tous qui a pour héros Ulysse.

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Oui, Ulysse, mon successeur, un Irish soft coated wheaten terrier, dont le type racial montre déjà la prétention sinon le pedigree. Né le 05/07/2008, il est arrivé chez nous le 05/03/2009 alors que nous nous suffisions amplement. La chatte (et néanmoins amie), Fanny, arrivait à la fin de sa vie mais elle a préféré partir le lendemain de l’arrivée d’Ulysse. Quand je dis partir c’est un euphémisme (la bipède Elle n’a pas aidé ma langue à devenir acérée et précise) car à mon grand désespoir, Fanny est morte et non bel et bien. Ulysse était soi-disant à l’essai mais Fanny savait que le provisoire deviendrait définitif. J’aurais dû l’écouter et me méfier davantage. Que je vous explique, le grand bipède a un frère ; ce dernier habitant une maison avec jardin à Saint-Etienne déménageait à Paris, dans un appartement et ne pouvant le garder… Elle, elle ne voyait pas de mal à essayer. Et puis habitée par le chagrin de voir Fanny dépérir, elle avait d’autres chats à ne pas fouetter si j’ose dire (vous avez de ces expressions…). Le petit d’elle non plus, ne voyait pas d’un mauvais œil l’arrivée de ce freluquet, clownesque et cabotin. Le poil blanc crème et bouclé, les yeux cachés par de jolies mèches folles, il semblait au début un peu triste de la rupture avec son maitre. Ça n’a pas duré longtemps.

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Je l’ai pris sous mon aile –si j’ose dire – il dormait pelotonné dans ma belle fourrure noire étoilée de quelques touches blanches,  il faut bien le dire, j’étais déjà vieux – et je n’ai pas vu venir la trahison. Car derrière sa mèche folle, il m’observait le pervers ! Il a profité de ma faiblesse et de l’absence des bipèdes pour s’attaquer à moi, visant directement ma gorge. Je me suis défendu, prenant garde à ne pas le tuer, car la première fois, pesant le double de ce petit cabot, j’aurais pu aisément en venir à bout. J’ai pardonné, mettant son impétuosité sur le compte de son jeune âge. Elle, en voyant le sang répandu, a hurlé, jurant se débarrasser sur le champ de cette horrible bête. D’un regard, je l’ai calmée. Et puis il a recommencé. Plusieurs fois. Il grondait dès que j’approchais. C’était clair : il voulait ma place et ma peau. On l’enferma dans une pièce loin de moi. Puis on tenta de nous réunir avec lui en laisse au pied du Grand qui gérait la longueur de la longe en fonction de son comportement. En promenade, ça allait.

J’ai essayé de lui montrer les bons coins et de lui enseigner la natation et surtout la langue des yeux. Mais en vain. S’il avait été de meilleure composition, j’aurais pu écrire son Odyssée, mais il n’avait rien d’un héros épique, plutôt celui du traitre de mélodrame. Car il a recommencé, affaiblissant mes dernières forces. Mes bipèdes ont tenté une consultation avec un vétérinaire comportementaliste. Mais nous avons tous joué au mieux notre rôle pour ne plus revenir dépenser une centaine d’euros dans ce cabinet sans intérêt.

Bref, je ne regrette rien. Ulysse a tenté de maîtriser le grand, tandis qu’Elle ne lui accordait pas même un regard, pas une caresse. Le petit d’eux, était plus partagé. L’atmosphère était tendue à la maison. J’avais de plus en plus de mal à suivre la cadence et la distance lors de nos balades dominicales. Un jour, je me suis même couché sur le chemin, incapable d’avancer. Elle a cru que j’allais mourir là. Ses larmes m’ont ému plus que je ne m’en saurai cru capable. Mon temps était terminé. L’autre, le sentant, s’est calmé. Dès lors, je me suis éteint doucement sous ses caresses à elle. Elle a écrit un texte mais c’est moi qui parlais.

J’ai même fait l’objet d’un billet sur son blog Est-ce-en-ciel. Et si j’ai omis quelques fugues de ma jeunesse, je n’ai dit que la vérité, la mienne. Je lui laisse de nouveau la plume.

Interview d’Ulysse (chien de sa chienne) à son domicile.

Le terrier nous reçoit de manière exubérante dans son salon, bondissant et plaquant ses deux pattes antérieures sur notre abdomen. La situation cocasse n’est pas du goût de tous. Il est prié sur un ton comminatoire de retrouver immédiatement sa place et sa dignité. Ulysse s’installe sur le canapé, nous conviant d’un signe de la tête à nous asseoir sur le vieux fauteuil. Il semble calme et ouvert à toute question.

C.Z. : Ulysse, on ne peut pas dire que le portrait qu’Omer a fait de vous soit à votre avantage, qu’est-ce qu’il vous inspire ?
Ulysse : …….. (soupir).
C.Z. : Vous avez maintenant sept ans et l’âge de la sagesse dit-on chez les bipèdes… C’est vrai que vous vous êtes assagi, avec le temps. Vous avez su trouver votre place au soleil dans ce foyer : boulettes diététiques et ballades quotidiennes sur la colline, quel conseil donneriez-vous aux chiens moins favorisés que vous ?
Ulysse : …………… (soupir) …………………. (reposant la tête sur un coussin puis fermant les yeux)
C.Z. : Il semble que ce ne soit pas le bon moment pour s’entretenir avec vous ; souhaitez-vous reporter l’entretien ?
Ulysse : … (mouvements de pattes spasmodiques signe de poursuite de lapin en garrigue onirique)
C.Z. : Bon, et bien merci quand même.

 

Texte et photos : Christine Zottele