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Ville dégagée, parfaite nue. Espace inhumain. Est-ce pour confirmer que c’est bien le vide? Grande lumière partout et moi dans le bar de la Gare, borne d’amarrage de mes sorties de route. Ici avec un café débute l’essentiel toujours de ma méthode de vie. La matrice ferroviaire, habitée de va et de viens, de départs et d’arrivées, comme si elle jetait des bébés tout pleins de cicatrices et de douleurs dans l’escalator existentiel. Je crois que je suis un vieux prématuré.

Bien trop tôt pour l’heure du train comme pour m’assurer que personne n’a eu l’idée entre temps d’effacer cet endroit de la carte ou que la station n’ait pas pris ses valises pour les poser dans un autre quartier résidentiel. Temps yoyo intense. Je pars je viens je joue à l’élastique sans cesse étirée-rabougrie. Je teste le craquement le point de rupture…Lausanne 80 km puis retour puis repartir, succession de flexions génuflexions. Je passe de carte en carte sautant dans les cases du chemin initiatique. Où en suis-je? Pas loin du point de départ. La gare est-elle un arcane?

Et je reviens. J’essaie le loin, le proche, je teste le début, un bout de trajet et hop je reprends la main. Je m’approche, je m’éloigne. Choisir mon camp là où la résistance de l’élastique cèdera, où le nerf du ressort pètera? Ici? Ou là-bas? Intéressant non…

Je vais me refaire une é-tirage, cartes grande échelle sur table: il y a eu un moment, peut-être quelque heure, où vous m’avez aimée. Je le sais. C’est ce que je cherche encore. Aller-retour. Pas sûr qu’il y ait encore pour nous des sacs de grandes chances, des tirages de dés à profusion… Le hasard n’existe pas mais où sont nos désirs prospères nos envies de bouffer de la vie ? Où sont mes croyances sans équivoque: je ferai l’amour  je ferai l’amour je ferai l’…avec toutes ces charges de joie et de tristes violences. Il suffisait alors de lancer dans le ciel cette rage de vivre pour que tombent des colombes et des pains bénis. Mains tendues je recevais et dans ma paume qui en brûle toujours des baisers autant que je pouvais dire encore encore encore… Ce n’est pas le temps qui manque, ce n’est pas le temps qui enterre, ce n’est pas le temps qui  « dé-crée ». C’est ce manquement de paroles et de chants, ce manquement de la voix qui feutre la vie et la rend aussi imperméable qu’un métal, aussi raide que le squelette dont nous sommes construits. Qu’ai-je à prétendre créer et mettre au monde si je ne désire plus un départ? J’en vois qui suturent avec des frénésies paralytiques leurs lèvres vives… Alors je devine que le temps s’installe, qu’il prend corps et forme. Le temps surgit dans ce trou, cette absence de poésies. Le temps monte car la vie a horreur du vide. Le temps n’est que cette ombre portée de tout ce qui ne peut apparaître. Le temps qui dans sa forme finale, son ultime chrysalide laissera la mort sceller gestes et paroles et poser son petit catafalque sur le désir.

En vacances, qu’est-ce que je cherche si ce n’est l’oasis où tu défais les palmiers, croyant déshabiller le ciel. Scories de jours balayées d’un revers de godasse, pastels et fusion sous le tissu gris de la gare

 

Texte : Anna Jouy