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Titus

Titus (1970-1985)

 Contrairement à ce qu’on croit, la mort ne guérit rien et je souffre encore terriblement. Mort d’une tumeur maligne à la babine, j’ai encore du mal à parler. Aussi, veuillez me pardonner si je m’interromps de temps en temps…

C’est le père qui me ramène à la maison. Il est sûr que les filles seront heureuses de me découvrir. Il les appelle : en effet, cris de joie résonnent dans la maison que nous allons bientôt quitter. C’est l’année des T. Dictionnaire. La mère choisit « Titus ». Les filles, incultes, rient. Tout le monde ignore ma tragédie avec Bérénice. Moi le premier car  pour le début de ma participation à cette drôle de narration, je suis un adorable chiot de trois mois, un golden cocker, précise le père.

– …et sinon, tu te souviens de nos chiens avant Titus ?
– Non, c’est très vague, me souviens un peu de Bambi mais c’est surtout Titus… Je me rappelle encore quand je suis allée le chercher avec papa… de nous deux dans notre pièce, de toi cherchant un nom en T dans le dictionnaire
– Ah bon, tu es sûre ? C’est moi qui ai trouvé le nom ?
– Oui, oui, je m’en souviens très bien, je revois la scène…
(conversation téléphonique entre les deux sœurs, octobre 2015)

J’ai un beau souvenir… c’est le 5 novembre 1971. La nouvelle maison que le père construit au bout du terrain est presque terminée mais la famille habite encore rue Louis de Mazade. C’est l’anniversaire de la grande. Encore en chaussons et en robe de chambre elle sent une certaine fébrilité autour d’elle. L’un d’entre eux lui bande les yeux. La petite et la mère la tiennent chacune par la main et la guident vers la « surprise » décrétée par le père qui précède. Je trottine derrière le petit groupe, me posant moi aussi quelques questions. Je dirais qu’il y a à peu près mille pattes et encore un escalier à gravir avant de parvenir au but. Après l’avoir fait asseoir, on lui enlève le bandeau. Je l’entends distinctement prononcer avec émotion « Un piano ! » «  Ton piano ! » précise-t-on. J’avoue que ce piano sera un de mes postes de repli préférés. Sauf quand elle en jouait. Il faut bien avouer qu’elle n’a jamais été une grande pianiste mais ce fut son professeur de piano qui lui fit lire Le Journal d’Anne Frank la faisant sortir d’un coup de la littérature de divertissement. Mais ça elle l’a déjà raconté tant de fois…

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Je deviens vite le jouet des filles, de la plus jeune surtout. Mais c’est souvent la plus grande qui, sournoisement, suggère mes tortures. Car sous leurs jolis sourires, ce sont de véritables tortionnaires. Elles m’habillent de bonnets à rubans d’un rose layette affligeant pour mon beau poil roux, d’une grenouillère et de chaussons en laine assortis, m’attachent dans une ancienne poussette de bébé et me promènent dans la nouvelle maison en riant à gorge déployée. Or, cette nouvelle maison sise sur un promontoire possède un garage auquel on accède par une pente assez pentue dans laquelle Sophie lâche la poussette. La grande – qui, en sixième, a passé l’âge de jouer à la poupée, a eu tellement peur  qu’elle enguirlande vertement la petite qui se met à pleurer… Elle accourt, me câline, vérifie que je n’aie rien. Elle rassure Sophie. C’est son jeu préféré à cette époque très inconfortable pour les deux-bouts de la puberté : mettre à l’épreuve et en péril ceux qu’elle aime pour mieux les réconforter ensuite. Elle est dure à cette époque avec sa petite sœur qui l’agace souvent à vouloir la suivre, l’épier, être tout le temps sur ses traces… Je réconforte souvent la petite des méchancetés de la grande. Je pardonne à la grande car je sais…

Amoureuse pour la première fois, elle ne comprend pas ce qu’il se passe en elle et hors d’elle. Elle monte le volume de la radio quand passent des chansons idiotes « Pour un flirt avec toi… » ou « Qui saura », puis se met à pleurer. Je la vois alors prendre un gros livre – elle lit la saga des Jalna de Mazo de la Roche ou Le Journal d’Anne Frank, prêté par sa professeure de piano… Elle pleure, n’arrête pas de pleurer… Elle me caresse, me questionne : Comment peut-on faire des choses pareilles ? Comment ? Tu peux me le dire toi ? Je ne lui réponds pas, car c’est une des énigmes propres à votre race dite humaine. Comment des êtres humains ont-ils permis que l’inhumanité existe ? Christine se pose la même question avec Dieu. Elle commence à écrire sur un cahier qu’elle appelle « Cher journal » et ça dure, ça dure… Elle m’a oublié. Ainsi que le piano. Heureusement, la petite vient me chercher…

Je dois dire qu’ensuite, je l’ai vue de moins en moins à la maison. Elle est partie un jour pour vivre avec son nouvel amour, dans une autre ville. Fâchée avec ses parents. Elle revenait laver son linge, dire bonjour à la mère, à sa sœur et me faire quelques caresses en passant. De mon côté, j’avais à m’occuper de la petite qui a eu une adolescence un peu compliquée aussi.

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Titus, le séducteur, avec sa houppette et ses yeux enjôleurs, faisait craquer tout le monde, très gentil, a été une fois à la chasse mais a tout de suite montré qu’il n’aimait pas ça du tout, il préférait les fauteuils, les coussins et les câlins… Il a eu quand même une fois une crise, on le cherchait partout et au bout de deux jours, on l’a trouvé dans une camionnette dans la cour, où il a montré les dents quand on lui a demandé de sortir de là ; il grognait, les poils hérissés, méconnaissable,  ça a duré  quelques heures je crois, on l’a laissé, pensant qu’il allait sortir tout seul mais rien, on venait, on repartait il était toujours agressif jusqu’au moment où il est revenu comme si  de rien n’était ! On ne sait pas ce qui s’est passé. Monsieur a aussi été aux sports d’hiver, tu dois t’en rappeler Christine, à La Clusaz. Mémé lui avait tricoté des chaussettes et un manteau !

 

Texte et photos : Christine Zottele