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Psychanalyse poisson

Le jour est fermé. Double tour. Doubles volets à persiennes. Sur le sol de planelles roses, les barreaux du soleil de l’après-midi. Il fait si chaud, et le repas qu’il vient d’avaler avec lenteur en sirotant sans passion un petit vin acide, va lui fermer les yeux, sans plus de passions. Se coucher maintenant et bénir une fois de plus cette sacro-sainte sieste qui lui rendra tout à l’heure un allant de vie.

Il est « du matin ». Du matin, ou du lever de préférence. C’est là qu’il accumule tous ses courages. Qui iront dépérissant avec le jour. Sorte de tournesol en complet trois pièces, tournesol de cité, de jardin public. De caniveau, ajouterait-il avec humeur. Son côté cour et son côté jardin. Rat de ville et rat de champ. Tout ça en lui, balance ascendant gémeaux, qui ne trouve que dans le sommeil le lieu des équilibres et des non-choix.

La ville ne s’arrête jamais. Elle boucane toute la journée avec une ferveur de commère. Sans faire relâche et sans que sa voix ne module ses inflexions. Il n’en peut plus. Le moelleux poussiéreux de son couvre-lit l’appelle. Il voudrait s’y jeter et qu’à peine enfoui dans ses rondeurs de grosse poupée endimanchée, il disparaisse par la porte du rêve. Tout son corps se mutine. Une grève sauvage. Il est lourd à ne plus pouvoir se bouger.

Avant toutes choses – cela fait partie du rite – il cherche son baladeur. Mettre sa tête à l’abri des klaxons, des moteurs, et écouter une fois de plus  » Okra ». Tout est maintenant prêt.

Il va pouvoir partir. Déjà ses yeux sortent du monde. Déjà son coeur se plie à un rythme d’hibernation, ses mains entourent sa face et ses pieds remontent jusqu’à son ventre.

Il est prêt.. Il va dormir. Il va dormir. Dormir.

 » M. Pilli… Que me demandait au juste M. Pilli? Ah! Oui … préparer un discours pour l’inauguration de ses installations… Qu’est-ce qu’il croit, celui-là…? Que je vais faire … pour ce genre …de conner… »

La porte s’ouvre. C’est un bar. Je ne crois pas y être jamais entré; cependant quelque chose me semble familier, le genre du mobilier peut-être, que j’ai déjà dû voir ailleurs. Tout au fond, sur une sorte d’estrade, est-ce le piano? Est-ce tout cela qui a un air de déjà vu? Le pianiste semble fort doué. Il peut presque donner à entendre un orchestre, tant il a l’air inspiré! Il sourit en haussant les épaules.

Je suis fatigué… Dieu du ciel! Il faudrait que je dorme… Ce bar a un air de bibliothèque, une sorte de bibliothèque à bouteilles, avec des places en négatif, tout du long, dans lesquelles sont rangés des gens sérieux en habit. Seules les cravates manquent de tenue, semi-arrachées ou pendouillantes.

Je me cherche, je me cherche dans la glace. J’ai de la peine à me distinguer, car juste derrière moi et à mes côtés, il y a beaucoup de monde. Bientôt je m’aperçois tout de même. J’ai rajeuni! Pourquoi ai-je l’air si jeune? Je me sens pourtant si fatigué…

-« Pour Monsieur, ce sera? »

Le barman est un homme à la figure aussi lisse que le shaker qu’il tient ostensiblement à la main. Il m’invite, c’est évident, à prendre une de ses spécialités, un mélange des plus géniaux des liqueurs les plus épatantes! Il pue de la gueule. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il doit les goûter toutes, les unes après les autres.

-« Qu’est-ce que vous me proposez? »

Je crois qu’il a deviné ce à quoi je viens de penser. Il a pris un air vexé pour me répondre.

-« Une bière peut-être? Monsieur a l’air de quelqu’un qui aime la bière…! »

Je me regarde à nouveau dans la glace. Il ne peut avoir remarqué mon ventre, qui doit être bien camouflé dans la profondeur du tablier du bar. Je réajuste tout de même mon manteau. Ma tête se dresse dans le miroir au-dessus d’une collection pur cuir de L’Encyclopédie de Diderot. J’ai rajeuni… C’est certain! Je suis moins tiré, comme repassé de frais … Oui, moins je ne sais trop quoi…

Le barman suit mon air interrogatif. Il croit comprendre.

– » Ah! Monsieur convoite notre série spéciale… Monsieur est un connaisseur! »

Ce qui l’amène à changer d’attitude envers moi. Je le regarde en prenant bien soin de conserver toujours ce même air intéressé…Il saisit un ouvrage, au hasard semble-t-il, et le pose devant moi, en même temps qu’il me remet un minuscule verre à pied vissé.

« Vitesse déconcertante pour un éméché permanent! » me dis-je, légèrement surpris.

L’oeuvre de Diderot se tient belle droite sur la tranche. Avec un air de magicien, de comploteur et de démiurge malfaisant tout à la fois, il escamote la couverture. Dans un écrin de plastique se dresse une bouteille de fine dont le nom écrit en gothique tente de justifier tant de mise en scène! J’ai du mal à entretenir ce fameux air de connaisseur qui avait réussi à mettre l’animal à mon service. Je me décide alors par dérobade à jeter un regard indifférent sur la salle. Une fumée épaisse navigue dans les sphères célestes de l’endroit. Le piano, là-bas… On y joue un air que je connais… Je n’arrive plus à mettre un nom dessus… C’est comme un après-midi de chaleur et de sieste qui détonne formidablement avec les lieux. Je me rends stupidement compte que l’estrade musicale est plus importante et garnie que je n’y avais pris garde Et moi qui m’étonnais d’entendre sortir de ce piano des sons d’orchestre!

Il y a de la moquette partout. Du sol aux murs. C’est ce qu’il faut bien appeler le luxe, le luxe des bars de la Calle Garibaldi, attirant le monde de l’après-travail et d’avant la nuit.

Le barman a fait son service. Rien ne me plairait plus maintenant qu’une bière mousseuse, et devant moi le verre à pied tordu artistiquement m’offre sa pisse jaune et prostatique. Je ne peux m’empêcher de grimacer. Contre ce maudit serveur et surtout contre moi-même qui ai trouvé l’absurde moyen de commander ce que l’autre aurait sifflé avec avidité et que je ne voulais pas, en réalité.

La musique s’étale lentement. Personne ne l’écoute. Il y a du boursicotage dans l’air, du pari mutuel et quelques juteuses affaires de fesses que l’on se passe en douce pour tout à l’heure … La nuit. Qu’importe la nuit! C’est juste une autre porte, une porte plus loin, comme si la vie en enfilade s’ouvrait sur un long corridor de passages diurnes et nocturnes. J’ irai sans allégresse de celle-ci à la suivante, ne sentant pas la plus petite excitation à l’ouverture de l’une ou de l’autre. Jour. Nuit. Egal chemin d’égaré. De mouton dans son enclos, qui franchit sans état d’âme les portillons de son engraissement…

Je sens la déprime monter, comme à chaque fois qu’il y a trop de lucidité et plus aucun engagement. C’est ça le début de la nuit. Sûrement. Uniquement. Tout à l’heure j’aurai franchi le sas et tout sera à nouveau plus calme, plus évident. Je déteste les moments de transition, ce passage des portes, ces changements de caps, ces anniversaires…Exactement comme le juste avant la nuit, auquel je ne m’autorise à prêter aucune attention et j’oppose mon indifférence calculée.

De l’autre côté du bar, près de la musique, le plus près à vrai dire, je viens de voir un homme, un visage familier, mais qui aurait pris depuis ma dernière rencontre quelque chose d’insolite Son chapeau, posé à portée de son verre, est celui d’un cow-boy. Suis-je bien où je crois être? Est-ce bien ma ville, ou suis-je ailleurs? Je cherche de la tête un indice, quelque chose qui me rassure un peu, me le confirme. Mais il n’y a rien de pittoresque.

Une immense rumeur comble et bourre l’air. Un frisson me parcourt. Je voudrais moi aussi parler, de crainte que la « chose » ne se retourne contre moi. A toute explosion sa victime; je suis cet idéal! L’homme cow-boy me sourit. Il a levé sa bière dans ma direction. J’hésite à répondre, et puis ce verre de fine est si ridicule… Je relève juste le menton. On ne sait jamais. Mon tabouret est à vis. Je pivote pour accéder plus aisément du regard à la scène. Le piano bravement attaque son public. D’ici, il brille comme un mirage au soleil. Entend-il seulement que personne ne l’entend?

Pourtant ses notes me parviennent. Je les discerne, comme si j’avais pu trier les bruits importuns et les isoler dans une autre bulle, dans un paquet poubelle.

A nouveau un frisson me parcourt. Comme si j’avais froid. Je crois que j’ai froid. Même si cela semble incongru… On ne peut tout de même trembler dans un lieu pareillement peuplé.

A qui ressemble-t-il déjà? Qui est-il? Il a l’air de n’être pour moi qu’un visage, quelqu’un que je ne connais pas vraiment mais qui posséderait mes secrets. Il a un drôle de sourire qui me le prouve. C’est évident. Je baisse les yeux. Peut-être sait-il que je ne devrais pas être là…? Mais j’ai moi-même oublié où je devrais être. Dans la cage d’une souris de laboratoire, au parcours fléché de biscuits secs…?

La musique fraise sa route vers moi. A nouveau je sens la gène m’envahir. Qu’ont-ils besoin de jouer pour moi? N’y a-t-il pas assez d’ autres oreilles dans cet endroit qu’il leur faille me choisir? Il me faut respirer. A fond. Expirer. Respirer.Le barman a vu. Il a jeté un regard idiot sur mon verre, le sourcil levé de ceux qui vont très vite trouver la solution!

De vide, voilà mon récipient plein. Décidément, il sait tout, ce cocktail en noeud papillon! Il a une science ahurissante de la psychologie humaine! Son  » ..Je sais ce que c’est… » me fait considérer son geste comme le premier moment amusant de ce quart d’heure. Je sens une vague de rires saugrenue se presser dans ma gorge. Je contrôle. Sauf la bouche, qui doit bêtement sourire. Evidemment.

– » C’est mon métier!  » me dit-il, pour me rappeler que le service est compris!

C’est amusant décidément. Mais que va-t-il imaginer? Ai-je la tête de tous ces autres? Leurs visages sont des caricatures. Ils ont des nez, presque tous des nez immenses, difformes. Et leurs lèvres ne cessent de remuer. Leurs lèvres molles, humides, tirées à quatre épingles. Il en sort toujours quelque chose de semblablement mou, mouillé ou piquant. Je voudrais comprendre.

Me revoilà dans le miroir. Mes lèvres bougent, elles aussi! Comment cela se fait-il? Je n’arrive plus à savoir si c’est bien moi, là, en face… Pourquoi ces lèvres bougent-elles? Je ne fais que penser! Je ne cause jamais tout seul! Je déteste parler d’ailleurs… Y a pas de raison que…

Je ressemble à un poisson.

Brutalement la musique cesse. Le brouhaha ambiant tombe tout aussitôt. Un silence impressionnant. Un noir de théâtre. Chacun se cherche et se trouve une place assise. Comme si tous avaient attendu cet instant. Comme on aurait attendu l’office, l’ouverture du supermarché, l’heure du bureau, la reprise des cours… La tête me tourne dans tous les sens. J’essaie encore une fois de comprendre, mais il semble que j’aurai toujours un pas de retard dans ce ballet!

Le pianiste entame quelques vrilles puis quitte son instrument.

Une petite femme vient de se lever. Son pas est mal assuré mais elle tient le menton fièrement en l’air. Elle grimpe l’estrade, se rapproche du micro dans une douche de lumière bleue. Elle a fermé les yeux. Sa respiration fait un bruit de marée, de bord de jetée, de flux et de reflux de mucus. L’ envie, que je qualifie très vite de stupide, l’envie de rire me reprend; je suis bien le seul, à voir les autres, regards fixes sur ce qui ressemble à une farce, mais qui doit être plus vraisemblablement une tragédie.

De ses longues mains tordues, elle se met à se frapper la poitrine. D’abord comme des gouttes d’eau tombante, quelque chose de proche d’une percussion africaine. Sa voix rauque se fait entendre, se lamente entre deux souffles. Je suis gêné. Je ne sais pourquoi puisqu’elle a les yeux fermés et que la nuit me camoufle de son silence. La souffrance se lit sur son visage, les plis de ses lèvres, le volume mouvant de ses joues et le cuir flasque et transparent qui lui sert de cou. Son cheveu même, qui parfois plaque sur son crâne et parfois pique l’air de ses cornes, sa bouche qui n’est qu’un sac de punaises. Les sons d’écailles et de velours me scarifient du dos à la racine de mes dents. Je ne veux plus voir. Ce spectacle me fait l’effet d’une purge. C’est comme si j’avais peur.

Je retourne la tête vers le miroir. Je suis là, encore une fois différent. Qu’ai-je de changer que je ne puis déterminer? Tous les éléments concordent. Bien mon corps, mes bras, mes mains. Bien ma tête, là, au bout de ce cou maigre, avec cette bouche pendante et ce regard serré le long du nez. Sur la scène, la femme a baissé la tête. On l’applaudit.

Maintenant quelqu’un d’autre vient de prendre sa place. Lui aussi sorti du public. Il n’y a pas de public! Ou plutôt si, mais il fait le spectacle lui-même! C’est donc pour cela que tout m’apparaissait jusqu’à cet instant si bizarre. Je devais le pressentir…

C’est un homme cette fois.Je ne vois plus que sa bouche ronde et lippue. Il articule tant et trop que rien d’autre ne peut plus se voir. Il capte les regards vers le carmin de sa langue. Les mots tombent lourdement de là-dedans vers le sol. Des mots durs comme des pierres, froids et maudissants. Si lourds qu’ils tombent à terre et que je crois les voir littéralement s’amonceler à ses pieds et le statufier en un amas de gravats.

Ai-je respiré pendant tout ce temps? J’en doute. Je suis dans un étau. Dans le miroir, je suis un poisson, dont l’aquarium se serait vidé. Ma bouche cherche l’air.

« De l’eau! » dis-je entre deux états.

Le barman s’inquiète. Il retourne deux ou trois fois la tête dans ma direction, tout en remplissant un verre à limonade.

Me voilà gratifié d’une sollicitude nouvelle. En cherchant à respirer, j’obtiens qu’on étanche ma soif! Piquant! ça a du bon d’être poisson.

Là-bas, l’homme n’a pas achevé de pétrifier l’assistance. Il y a en moi une résistance comparable à celle que je ressens à l’heure du sermon de la messe.Qu’a-t-il donc à gémir ainsi? Pourquoi tout a l’air si épais autour de lui?Il parle de peur, d’épée, de dagues acérées, d’âmes violées…

Je voudrais crier  » A l’escroc! ». Je voudrais rester à la surface des choses, qu’il n’utilise que des phrases toutes prêtes, celles que l’on dit en écoutant les nouvelles ou en finissant la page des faits divers.Mais il est là et je sais qu’il dira tout, tout ce que je ne veux pas entendre. A-t-il le droit de souffrir ainsi devant tout le monde? Je préfère les fakirs.

Maintenant il est épuisé. Il a dit.Dans le miroir, le poisson s’est fait rudement mazouté. Je grimace pour l’expédier aux égouts. Le défilé se poursuit.

Une envie me prend. Irais-je? C’est timide mais ça s’installe… Une envie qui sort des rêves, quand tout paraît possible. Que tous les dons vous ont été d’avance accordés. Que vous croyez maîtriser votre corps et pouvoir faire de lui ce que bon vous semble….danseur phénoménal, athlète, contorsionniste… Devant le miroir, le poisson fait des bulles. Des picotements de chaleur, sur toute la peau. Ceux-là même qui me griffonnent lorsque je viens d’éviter une bêtise.

L’homme au chapeau s’est levé. Il n’a pas peur, lui. Je le vois. Ce peut-il qu’il ait aussi quelque souffrance cachée? Je suis intrigué, plus que je ne le voudrais. De ses bottes à talons, il se met à battre le sol. D’abord posément. Puis le rythme s’installe. A l’arrière, le piano  » emmode » quelques accords tandis que miaulent les sonorités cuivrées de la guitare qu’on vient de lui remettre.

Il a choisi l’ironie. C’est tout ce qu’il a envie de dire. L’histoire d’un homme qui s’inquiète du jour qui vient, de la nuit qui tombe, de son patron et des sous qui vont tomber à coté de sa poche. Et sa musique va de même. Un vieux blues qui doit loger dans l’inconscient collectif. Personne ne veut l’applaudir. Jusqu’à ce qu’un ahuri du fond du bistrot se mette à crier  » HOO YEE! » On finit par apprécier.

Et moi, je voudrais bien qu’il n’y est plus rien. Du tout.

–  » Il ira loin, celui-là… » commente le barman.

Je voudrais bien savoir pourquoi! Je dois avoir un air assez éloquent… Puisqu’il a compris que je ne comprends pas.

– » C’est un bar à poésie… »

Poésie?

– » Aujourd’hui le public est parfait. Discipliné. Inspiré. Réceptif … Idéal pour faire une première tentative… » continue-t-il.

Où veut-il en venir? Essaie-t-il de me donner un coup de pied pour que j’avance? Essaie-t-il de me pousser dans l’arène? Je secoue les épaules. Pour rire. Pour m’alléger. Parce qu’il y a ce sentiment qui me prend. Celui que l’on subit lorsque le comique de service cherche son partenaire parmi les spectateurs et que l’on sait déjà que ça va être pour sa pomme. Nom de Dieu! Ce n’est pas possible! Je crains à tout instant que l’on m’interpelle. Tous les visages semblent n’attendre que ça. Que j’y aille… C’est impossible!

Le poisson bégaie des ronds d’oxygène.

– » C’est un bar à poésie, monsieur … A poets house… » recommence le gargotier.

J’ai bien compris… Ben …voyons! Il me regarde. Sa moue d’homme aux convenances parfaitement assimilées exige. Il n’y a pas d’alternative? Je résiste et secoue le tête. Pas moi… Jamais moi!

-« Je sens que Monsieur est venu pour ça…C’est mon travail. … que d’encourager la clientèle… »

Son travail? Mais où suis-je donc?!! Je suis libre. Non? Je me retourne un peu. Pour m’assurer que cette histoire ne se déroule qu’entre lui et moi. Mais… Ne dirait-on pas que… Au micro le cow-boy me fixe.

 » Et maintenant, de la chair fraîche, un nouveau, un débutant. Il est timide. Il hésite encore. On l’encourage! »

On applaudit. Frénétiquement… Je le crois du moins. Cette fois, je suis trempé de sueur pour de bon. La fine remonte et me brûle. Une nausée. Le fin du fin.Mais laissez-moi … laissez-moi donc. Où est la porte? Je ne vois plus la direction de la sortie. Je suis debout. Je veux la retrouver. Tout de suite. Il le faut. Mais on applaudit à nouveau… Ca y est. Ils croient que j’y vais! On me pousse. On me bouscule. Laissez-moi passer. ! Je veux sortir.

Des mains glissent sur mon corps, me palpent, me tâtent. Elles sont à deux doigts de me saisir. J’en réchappe de justesse. Mais à chaque fois, je suis à nouveau rattrapé. Je me cogne à la paroi humaine qui est là, tout autour. Cercle maléfique, opaque et infranchissable. De glace. De vitres.

 » Oui vas-y, sors… Sors tout ce que tu as dans les tripes… » entends-je.

Mais … Je suis… Réfléchir. Vite. Maintenant. Tout de suite. Une solution. Devant moi, l’estrade. Il faut y aller! N’en avais-je pas envie? Oui, il y a quelques instants… N’ai-je pas senti ce petit quelque chose en moi qui le voulait?

Tout autour, les gens ont des gueules étranges, élastiques, comme vues au travers de cet objectif déformant qu’utilisent parfois les photographes. Cette fine m’a tourné la tête. Et saoulé plus vite que je ne le croyais! Je vais monter. Je suis monté. Le silence tombe sur moi. On a l’air satisfait puisqu’on sourit. Et moi quelle tête suis-je en train de faire? Je crains que l’on ne remarque à quel point je suis trempé. Ma chemise? Et n’ai-je pas taché ma veste aujourd’hui? Je revois le café qui s’est renversé à la pause de midi. Quelle honte! Le micro me tend sa poire. Que fait-on de ses mains? Qu’on fait les autres…?Je n’arrive plus à m’en souvenir.Le silence.Une gargouille. Deux gargouillis balbutient dans mon estomac.On attend. Que dois-je dire? Mais que dois-je dire déjà? Vite trouver quelque chose.Le silence.Et on attend encore.J’ouvre la bouche.Où est donc l’air? On a volé l’air! Pourquoi n’y a-t-il plus de ventilation?J’ouvre à nouveau la bouche.

« Madame la présidente de la CVB, Monsieur le directeur, Mesdames, Mes demoiselles, Messieurs …C’est avec un grand plaisir et non sans émotion…

Le discours de M. Pilli! C’est ça. C’est tout ça qui me vient à l’esprit! Je m’étonne moi-même de la facilité avec laquelle je l’envoie.

 » Faites-le taire! » Ca a jailli du fond de la salle. Tous ces regards sur moi!

 » Oui! Qu’il se taise! Dehors! Dehors! Dehors!… »

Mais je veux continuer maintenant. Attendez, attendez donc! Vous allez voir ! Je n’ai plus peur maintenant. Je peux parler! Je le veux. Qu’ils me le laissent faire! Mais qu’ils me laissent donc…

« …que je prends la parole en cet instant glorieux.. .Non! Pas glorieux … Plutôt précieux… Voilà précieux, c’est plus juste précieux…. Glorieux, c’est trop lourd… Et puis cela suggère des honneurs qui n’existent pas… En cet instant précieux donc, qui me permet de saluer ici tous mes amis et de les remercier du soutien considérable… Considérable? Faut pas exagérer tout de même… Ca donne l’impression que sans eux rien n’aurait été possible… C’est pas le cas… Non … Je dirais mieux en parlant de soutien soutenu… Soutien soutenu? N’est-ce pas redondant..? »

Je lève alors les yeux. Peut-être que je les ouvre, plus simplement. Je croyais la salle pleine. Il n’y a en tous cas plus personne, maintenant. La porte du fond est juste en train de se refermer. Je crois deviner qu’ils sont tous partis, par là-bas. A travers le vitrage, je vois bien qu’il y a du monde, du monde qui s’en va. Le barman ne fait pas attention à moi. Il n’est ni mécontent, ni heureux. Il prépare son travail pour demain. Sûrement. Il remplit ses frigos et range ses verres. Il a l’air de quelqu’un que rien ne touche. Probablement en a-t-il vu bien d’autres! Je voudrais m’excuser. Je crois que ce serait bien si je le faisais. Je m’approche. Mon manteau est sur le siège surélevé, qui m’attend. Je vais aller le récupérer. J’en profiterai pour lui glisser un bon pourboire. Ca devrait jouer comme ça…

Là juste devant lui, un verre à pied vissé et tout à côté une cruche d’eau. Bien ronde et pleine à ras bord. Je ne l’avais pas remarquée tout-à-l’heure.

Dedans, il y a un poisson.

Je suis hébété. Il y a un poisson dans cette cruche! Je lève les yeux vers le barman. Il s’arrête de boutiquer, comme pour me dire que c’est l’heure et qu’il ne sert plus rien. Je ne peux m’empêcher de regarder à nouveau l’étrange aquarium…

– » Nous sommes obligés, c’est la loi, de servir de l’eau gratuitement à notre clientèle, si elle le désire. C’est notre manière de protester… Une idée originale, pas vrai? Un poisson dans le pot à eau, c’est drôlement parlant… Monsieur en conviendra. »

Texte : Anna Jouy, 2003