Étiquettes

Adolescence

Au monde. Ce n’est pas que tu pourrais t’y mettre. C’est impossible. Comme remettre un œuf dans sa coquille. Le trou est décidément trop improbable. Tu as dû naître en un seul coup, trop vite, jeté dans le fossé par des chats sauvages qui s’attendaient peut-être à te bouffer de suite, entremets d’ombilic et de placenta, avant les rats.

Tu as ouvert la bouche et tout depuis s’échappe vite, saccades, secousses, danses et trépidations. Tout défile mais toi, toujours à tes reptations, en retard de tous les souffles, les os pas faits, pas vif, larve ligotée. Tu en as plein les membres. Ce qui devait grandir reste encoigné dans la soue et le ciment. Et l’épuisement de vivre ton sarcophage, chaque matin allume les poings et la tension extrême. Écrire au poinçon, te perforer.

Et d’être de ce corps. De ne pas en être, tout pareil. Dans la doublure en moellons, en briques. Sous-couche isolante. Une épaisseur indolore entre toi et ton autre, celui de l’extérieur. Étoffe de la ronceraie, étoffe tissée depuis le cocon du sommeil. N’est-ce pas cette question de la folie qui te vêt, cette simple question qui veut, qui invente un monde plus agile, autre que ce qui est autour du puits-je?

Alors tu dors, tu attends longtemps, toujours et encore même, tu attends que quelque chose se déchire, que la forêt tombe, que les ronces s’écartent et que le monde endormi ouvre l’œil. Ah! Ta somnolence! Toi, en état de transe tétant des dards tsé-tsé pour entretenir l’hébétude. Cette semi-conscience, pas l’inconscience, mais bien cette moitié de science inconsistante, cette moitié de science à peine semée, sans germes que tu tolères, cette graine éventuelle de science puisque tu veux donner raison aux fouteurs de citerne.

Alors tu lisses, tu lisses, tu spatules tes ergots, tes heures nerveuses, panses tes anicroches, tes mauvais temps à griffer l’amour dans le dos. Tu laques, tu masses, tu repasses tes pages écornées, les rebiques de foutue colère, tu essaies de t’aimer. Encore une porte d’ombre franchie, une zone de détresse. Et puis une autre et une autre encore. Tu es au fond, avec des bouts de peau en moins et sûrement moins de sens encore. Est-ce le travail des murs que de décharner ta nature?

Tu lèches tes éraflures, te roules en boule dans le coin du silence. Tu cherches le chaud d’un lieu complice. Tu te fermes dans l’épuisement, tout dedans, cet espace où l’oiseau vole sur le dos et chute, infini au gré du derrick.

Écrire secret. Dedans, les mots t’enduisent de ce gluant dont tu feras un pansement de vie, une respiration, même veule, même mauvaise ou le contraire. Écrire comme un taudis essentiel dans lequel tu vas pêcher – pécher pareil-. c’est comme ça que ça fait lignes. Aller à la raquette extraire de l’air au puits. Espérer quoi de caillouteux, un précipité qui aurait fait grumeaux? Ecrire, sans cesse, t’efflanque de raison. Et si tu y es encore, toujours, c’est qu’il est de moins en moins possible d’accepter avoir été pêcheur d’absence.

Alors tu accentues encore et encore, comme on pomperait sur le cœur d’un mort pour y faire resurgir la vie.

 

Texte : Anna Jouy
Photo : Christian Demare